Ils étaient quelques centaines, lundi soir, à être descendus dans les rues du Caire et d’Alexandrie pour crier leur rage après la confirmation du duel entre Mohamed Morsi et Ahmed Chafik au second tour de la présidentielle les 16 et 17 juin. «Vous avez oublié les martyrs? Vous avez vécu en esclaves pendant trente ans et vous voulez recommencer?» s’égosillaient les manifestants avec l’énergie du désespoir. Pour ces jeunes militants qui ont été de toutes les batailles depuis janvier 2011, qui ont vu leurs amis tués ou blessés par les policiers, l’armée ou les hommes de main du pouvoir, se retrouver à devoir choisir entre un Frère musulman et un représentant du régime de Moubarak, c’est un véritable cauchemar.

Abstention

«Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’étais vraiment démoralisé. Je n’ai pas réussi à dormir de la nuit», raconte Ahmed Fayed, psychiatre d’une trentaine d’années, qui a passé la quasi-totalité des dix-huit jours de la révolution sur la place Tahrir. Comme lui, des milliers de jeunes Egyptiens ont accusé le coup vendredi, lorsque les résultats préliminaires ont été donnés. Ils ont ensuite voulu croire aux rumeurs disant qu’Hamdeen Sabbahi, le candidat nassérien arrivé troisième, pouvait encore rattraper son retard – 700 000 voix le séparant d’Ahmed Chafik – et accéder au second tour.

Mais les juges de la commission électorale ont confirmé lundi que Mohamed Morsi et Ahmed Chafik étaient bien les deux finalistes, et ont balayé les soupçons de fraudes massives en faveur de l’ancien général, les qualifiant de «rumeurs». Quelques heures plus tard, le QG de campagne d’Ahmed Chafik était vandalisé, tandis que les manifestants rassemblés sur la place Tahrir pour contester la validité des résultats ont été attaqués par des assaillants non identifiés.

Pour beaucoup des jeunes «révolutionnaires», il est inenvisageable de voter pour l’un ou pour l’autre des candidats. «Je vais probablement m’abstenir. Mais si les autres forces politiques obtiennent des vraies garanties des Frères musulmans, alors j’envisagerai de voter pour Morsi. Parce que notre premier ennemi reste l’ancien régime», explique Ahmed. «Pourtant la vision de la société des Frères musulmans est à l’opposé de la mienne», soupire-t-il. Même son de cloche chez Nourredin Mahmud, ingénieur de 24 ans. «Pour moi, les Frères sont en partie responsables de la situation actuelle. S’ils n’avaient pas présenté de candidat, on n’en serait pas là», affirme ce partisan d’Aboul Foutouh. «Je ne leur fais pas confiance du tout, on sait qu’ils ne respectent pas leurs promesses.»

Malgré tout, chacun s’efforce de voir ce qu’il y a de positif dans les résultats du premier tour. «Le score de Sabbahi, qui a remporté 4,8 millions de voix alors qu’il n’avait ni la machine électorale des Frères ni les réseaux de Chafik, est très encourageant. Cela veut dire que, à l’avenir, la religion ne guidera pas forcément les choix des Egyptiens en politique», estime Nourredin. Mais à court terme, il est plutôt pessimiste: il pense qu’Ahmed Chafik a plus de chances de l’emporter au second tour. «Il risque alors d’y avoir une répression accrue contre les révolutionnaires. Et la bataille sera beaucoup plus difficile à mener cette fois, parce que beaucoup de gens en ont marre de la révolution et de l’instabilité qui l’accompagne. Ils ne nous soutiendront pas.» Il craint aussi que les activistes, désespérés, ne finissent eux-mêmes par avoir recours à la violence.

Chrétiens inquiets

De quoi décourager une partie des jeunes qui ont cru dans le changement. «J’ai des amis chrétiens qui se sont engagés dans la révolution et qui disent maintenant que quel que soit le résultat de l’élection, ils quitteront le pays», témoigne Bola Abdu, un militant pro-démocratie de 25 ans, originaire de Naga Hamadi, en Haute-Egypte. «Moi je vais reprendre mon rôle d’activiste, et nous allons rejouer le film depuis le début», lance-t-il avec un rire amer. «On savait depuis le début que notre combat prendrait des années et des années», assure de son côté Ahmed. «Mais même si Chafik est élu, ce ne sera pas la fin de l’histoire.»