Interview

Ricardo Soares de Oliveira: «Le bilan de dos Santos est un grand gaspillage»

Le président angolais quitte le pouvoir. Professeur à Oxford, Ricardo Soares de Oliveira revient sur trente-huit années de règne, à l’heure où l’Angola souffre de la baisse du prix du pétrole et de la corruption généralisée des élites

Il était le «camarade numéro un». José Eduardo dos Santos a présidé pendant trente-huit ans à la fois son pays, l’Angola, et son parti, le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), anciennement d’inspiration marxiste-léniniste. A 74 ans, il a décidé de ne pas se représenter à la présidence, mais il gardera la direction du parti. Le 23 août, dans un contexte de crise économique, les Angolais devront ainsi désigner son successeur. Lui a déjà choisi son dauphin: l’actuel ministre de la Défense, Joao Lourenço.

Professeur de politiques comparées à Oxford et auteur d’un livre de référence sur l’Angola, Magnificent and Beggar Land: Angola since the Civil War (Hurst, mars 2015, non traduit), Ricardo Soares de Oliveira décrypte les enjeux de cette élection.

Le Monde: Comment le départ et la succession de José Eduardo dos Santos se sont-ils organisés?

Ricardo Soares de Oliveira: L’idée de trouver une alternative à dos Santos existe depuis vingt ans. A la fin des années 1990, dos Santos avait dit qu’il était fatigué et qu’il songeait à prendre sa retraite. Il l’avait répété au sortir de la guerre civile, en 2002. C’était en fait une manière d’identifier les ambitieux qui ont fait l’erreur de se dire prêts à lui succéder, comme Joao Lourenço, alors secrétaire général du MPLA. Dos Santos l’a du coup écarté durant neuf ans.

Lourenço n’était pas le choix premier du chef d’Etat. Il a d’abord privilégié une option dynastique en essayant de placer son fils, José Filomeno de Sousa dos Santos, qui est depuis juin 2013 à la tête du fonds souverain de l’Angola, doté de 5 milliards de dollars [4,3 milliards d’euros]. Mais les vieux cadres influents du MPLA ont fait barrage à cette tentative.

Sans trop y croire, le chef d’Etat a dans un second temps tenté d’imposer un outsider qui lui doit tout: Manuel Vicente, l’ancien président de la compagnie pétrolière Sonangol, sans passé dans l’armée ni dans le parti et qui n’est pas issu d’une grande famille de Luanda. Mais Manuel Vicente, qui est actuellement vice-président de l’Angola, a été emporté par les scandales de corruption. Il est aujourd’hui renvoyé devant la justice au Portugal.

– Comment Joao Lourenço a-t-il fini par l’emporter?

– Pour les cadres du MPLA, Joao Lourenço, 63 ans, a un pedigree impeccable. Il a étudié en ex-Union soviétique, a fait ses classes lors de la lutte pour l’indépendance, a occupé des postes importants dans le parti avant d’être marginalisé. Son épouse, ancienne ministre du Plan, représentait jusqu’à récemment l’Angola auprès de la Banque mondiale. On a compris que Joao Lourenço était un dauphin probable lorsque dos Santos l’a nommé ministre de la Défense en 2014. La confirmation n’est arrivée qu’en 2016. Général à la retraite, cet homme consensuel est respecté au sein de l’armée et du parti. La succession s’est ainsi organisée au sein du MPLA.

– Comment le MPLA se positionne-t-il face à l’opposition?

– C’est un parti-Etat qui voit son hégémonie menacée par le contexte défavorable. Le MPLA a la mainmise sur l’économie angolaise, contrôle les médias et exerce une influence considérable sur la société. En face, il y a une opposition dominée par le parti des anciens rebelles, l’Unita, qui a longtemps eu une image de «broussard». Le parti au pouvoir a obtenu une majorité écrasante lors des législatives de 2008 (82%) et de 2012 (environ 72%).

Un autre parti de l’opposition, la Large Convergence pour le salut de l’Angola – Coalition électorale (CASA-CE), paraît de plus en plus efficace auprès d’un public urbain et éduqué traditionnellement favorable au MPLA. Car ce dernier a déçu et ne parvient plus à mobiliser comme avant. La question qui se pose est: va-t-il gagner avec une forte majorité? Sans doute pas, à moins que les élections ne soient manipulées. Il contrôle suffisamment le pays pour l’emporter à nouveau, mais, jusqu’au jour des élections, il sera difficile de juger à quel point la population est désenchantée.

– De quelle situation économique Joao Lourenço va-t-il hériter s’il est élu?

– Depuis la fin de la guerre en 2002, l’Angola s’est bâti sur le pétrole et, dans une moindre mesure, sur le diamant. En 2014, le PIB de l’Angola était de 126,8 milliards de dollars, soit davantage que ceux de l’Ethiopie, du Kenya et du Rwanda réunis. Cette année-là, le prix du baril de brut angolais était d’environ 104 dollars et allait diminuer de moitié l’année suivante. Le gouvernement a feint de vouloir diversifier l’économie en donnant la priorité à l’agriculture commerciale et à l’industrialisation. En vain. Des dizaines de milliards de dollars ont été dépensés dans des infrastructures souvent devenues défaillantes après la saison des pluies.

Ce qui a été accompli – il y a bien sûr des aspects positifs – reste, malgré tout, souvent éphémère. «On reconstruit la reconstruction», dit l’économiste angolais Alves da Rocha. Le MPLA n’a plus d’autre solution que le développement réel. Une grande partie de la population a moins de 25 ans. Les jeunes ne sont plus sensibles à la mythologie du parti, à la diabolisation de l’Unita. Ils veulent des emplois. C’est ça la bombe à retardement qui attend Joao Lourenço. Je n’aimerais pas être à sa place.

– Comment pourra-t-il relever l’économie dans un contexte marqué par la volatilité des cours des matières premières?

– Il va devoir faire beaucoup plus que dos Santos avec beaucoup moins de moyens. Entretenir un parti hégémonique sans raviver les disputes internes coûte cher. Relancer une économie nécessite beaucoup d’investissements. L’Etat a besoin d’un baril à 82 dollars pour simplement payer ses fonctionnaires, dont le nombre a doublé entre 2002 et 2012. A cela s’ajoutent les dépenses militaires qui dépassent 6 milliards de dollars, soit plus que celles du Nigeria et de l’Afrique du Sud réunis.

Joao Lourenço va sans doute devoir réorganiser les secteurs clés de l’économie: pétrole, diamants, télécoms, banques, construction, agriculture… tous contrôlés par la famille dos Santos et ses proches. Les membres d’une partie de cette élite postcoloniale vont probablement voir leurs intérêts réduits ces prochaines années, au profit d’autres groupes de l’élite du parti. Joao Lourenço n’aura pas d’autre choix que de dépecer en douceur l’empire économique dos Santos s’il veut construire son propre pouvoir. Peut-être n’y arrivera-t-il pas, le système est résistant.

– Quel est le poids des institutions politiques face au président?

– La Constitution est hyperprésidentielle, mais dos Santos est allé plus loin encore. Tous les leviers du pouvoir ont été taillés sur mesure par et pour lui. Son successeur ne pourra pas continuer cette gouvernance de Roi-Soleil et devra probablement accepter de réduire et de déléguer son pouvoir.

– Quel héritage José Eduardo dos Santos laisse-t-il?

– Il a été choisi président en 1979 parce que considéré comme le moins puissant des cadres du MPLA. C’est un homme solitaire et sans charisme, qui s’est révélé plus intelligent que ne le pensaient ses rivaux. Il a gagné la guerre de manière brutale mais s’est montré plutôt généreux dans son traitement de l’élite de l’Unita.

Il a créé les conditions d’une certaine paix interne au sein du MPLA, sans tuer personne. C’est un joueur d’échecs sophistiqué et machiavélique. S’il avait quitté le pouvoir au début des années 2000, il aurait laissé un héritage positif.

Mais, durant cette dernière décennie, José Eduardo dos Santos a raté l’occasion unique de la reconstruction grâce à la manne pétrolière. Il l’avait promise au peuple, qui a fini par constater que l’enrichissement des élites n’était pas une étape, mais bien son modèle de gouvernance, qu’il n’y avait pas de volonté de redistribution. Cela a renforcé le dégoût au sein de la population à l’égard de la «famille royale». Son bilan est donc un grand gaspillage; il quitte le pouvoir affaibli.

– Deux personnalités incarnent l’Angola à l’étranger: Isabel dos Santos, «fille chérie» du président et la femme la plus riche d’Afrique, et le rappeur Luaty Beirao, figure de l’opposition. Que disent-ils de l’Angola en 2017?

– Isabel dos Santos représente l’ascension d’une classe oligarchique postcoloniale. Elle est le visage d’une élite angolaise qui se veut globale et cosmopolite. Elle ne serait pas ce qu’elle est sans son père, mais elle a un certain talent entrepreneurial. Néanmoins, sa domination est ancrée dans un contexte de contrôle effectif du pays, comme le montre son arrivée [en juin 2016] à la tête de la Sonangol, la compagnie pétrolière nationale.

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Luaty Beirao est issu de la même classe sociale. Il vient d’une famille proche du pouvoir, son père était un loyaliste du MPLA. Une grande partie de la deuxième génération du MPLA utilise son cosmopolitisme et sa maîtrise du système politico-économique pour bénéficier à son tour de ces richesses accaparées, mais pas lui. Avec un langage global, le rap, Luaty Beirao analyse les maux angolais avec la finesse et la lucidité de quelqu’un qui connaît le système. Ces deux figures racontent deux trajectoires de l’élite angolaise.

– Ces derniers mois, des journalistes ont été arrêtés, des médias ont été fermés… Dans quel contexte cette élection se déroule-t-elle?

– Le système angolais s’efforce de donner une impression à peu près démocratique. Les caciques du régime autorisent des médias «presque» libres, tant que cette liberté n’est pas dérangeante. Ils laissent faire les opposants tant que ces derniers ne dépassent pas les limites. Ils tolèrent les ONG tant qu’elles sont infiltrées par le pouvoir, ou alors pas très efficaces. Ils organisent des élections qui ne sont pas trop contestées par la communauté internationale. C’est un système sophistiqué qui a peu recouru à la brutalité entre 2002 et 2014.

Cela a fonctionné, car le pouvoir disposait de la manne pétrolière pour graisser les rouages et dépenser beaucoup durant les mois qui précédaient un scrutin. Mais on constate que la répression, plus brutale, a augmenté depuis la chute du prix du pétrole, il y a trois ans. En 2017, le pouvoir devra peut-être exercer son emprise d’une manière plus coercitive. Pour l’instant, la campagne électorale se déroule plutôt bien. Les vraies questions se poseront après.

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