La «disruption» macronienne de la politique française est à géométrie variable en ce qui concerne l’attitude des élus face à la justice.

Jusque-là, une tradition en France voulait que les ministres mis en examen démissionnent pour assumer leur défense. Changement annoncé pour l’actuel président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, député du Finistère et soutien des premiers jours d’Emmanuel Macron, pour qui il abandonna le Parti socialiste. Malgré sa mise en examen pour «prise illégale d’intérêts» mercredi soir dans l’affaire dite «des Mutuelles de Bretagne» – une société mutualiste qu’il dirigeait de 1998 à 2012 – l’intéressé a annoncé qu’il ne quitterait pas le perchoir de l’Assemblée nationale. Clin d’œil politico-judiciaire: Richard Ferrand, alors ministre de la Cohésion des territoires, avait remplacé en septembre 2018 une autre figure ébranlée de la majorité: François de Rugy, devenu ministre de la Transition écologique et solidaire. Lequel avait été contraint à démissionner le 16 juillet 2019 par les accusations de Mediapart sur de fastueuses réceptions lorsqu’il présidait la Chambre des députés.

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Arrangements immobiliers

La position de président de l’Assemblée nationale est naturellement différente de celle de ministre. C’est devant les députés que Richard Ferrand doit assumer sa décision, et le parti macronien, La République en marche (LRM), y dispose d’une majorité absolue très confortable (301 sièges sur 577). La question posée est toutefois sérieuse: lorsqu’il dirigeait cette société mutualiste bretonne sans but lucratif, l’élu mis en cause a fait profiter son épouse d’arrangements immobiliers favorables et solidement rémunérés. Sa mise en examen suit d’ailleurs le dépôt d’une plainte par une association de lutte contre la corruption, Anticorps, et le «dépaysement» du traitement judiciaire de cette affaire à Lille (Nord) après une première relaxe voici deux ans. Pas facile, dans ces conditions, malgré le premier abandon des poursuites, malgré la présomption d’innocence et après treize heures d’audition, de faire face aux tirs de l’opposition. Pas facile, surtout, d’incarner le renouvellement politique voulu par Emmanuel Macron à sept mois des élections municipales de mars 2020, lors desquelles la personnalité et la probité des élus seront au centre des débats. Difficile enfin d’oublier les accusations portées par Richard Ferrand, durant la campagne présidentielle, contre le candidat de droite François Fillon mis en cause pour avoir favorisé… son épouse Penelope.

Le patron des députés a l’avantage de jouir de la confiance du président français, qui lui a renouvelé son soutien. Mais alors que le pays se rapproche du premier anniversaire de la mobilisation des «gilets jaunes», son affaire est assurée de nourrir l’idée dévastatrice du «deux poids, deux mesures». François Bayrou, maire de Pau et entendu par la justice mercredi dans le cadre de l’enquête sur les présumés emplois fictifs de son parti, Modem, au Parlement européen (il n’a pas été mis en examen), avait démissionné en juin 2017 de son poste de ministre de la Justice, quelques jours après sa nomination. Comment, aussi, éviter de faire le rapprochement avec le départ du gouvernement de François de Rugy, qui n’avait semble-t-il commis aucun acte illégal en organisant des dîners privés à sa résidence de l’Assemblée nationale?

Risque de perte de confiance

En décidant de tenir bon face aux juges et à la cohorte de critiques qui va suivre, Richard Ferrand prend le risque de fragiliser un président en pleine renaissance de popularité (sa cote d’opinions favorables est en nette hausse, autour de 35%, selon les sondages) et d’alimenter le malaise général des Français envers leurs élus, source entre autres de nombreuses agressions inexcusables envers les maires. Il compliquera aussi la tenue des débats parlementaires sur des textes assurés compliqués, comme la réforme des retraites, synonyme de perte d’avantages pour plusieurs catégories sociales. Selon le baromètre du Centre d’études de la vie politique française (Cevipof) publié en 2018, 29% seulement des personnes interrogées disaient faire confiance à l’Assemblée nationale…