Reid. Richard Reid. Tel est le vrai nom du pirate de l'air qui a tenté de faire sauter l'avion d'American Airlines chargé d'assurer samedi dernier le vol Paris-Miami. Les empreintes d'identité envoyées à Londres par le FBI ont définitivement écarté «Abdel Rahim», un simple pseudonyme pris par le terroriste après sa conversion à l'islam, et «Tariq Raja» (né au Sri Lanka), une pure invention. Les enquêteurs doivent bien l'admettre aujourd'hui: l'homme aux semelles explosives ne vient ni du Moyen-Orient, ni du Sous-Continent indien, les deux terreaux les plus évidents des organisations islamistes radicales. De père jamaïcain et de mère anglaise, il est né en 1973 au Farnborough Hospital de Bromley, au sud-est de Londres.

Comment Richard Reid a-t-il sombré dans le terrorisme? Telle est la question que se posent désormais toutes les polices d'Occident, désireuses de comprendre les motivations des disciples, proches ou lointains, d'Oussama Ben Laden. Le jeune Britannique commence à se singulariser en basculant dans la criminalité, ce qui lui vaut divers séjours en maison de correction et en pénitenciers. Puis, alors qu'il purge une peine pour attaques à main armée, il imprime à son existence un nouveau virage en se convertissant à l'islam, une religion que professe un nombre croissant de détenus au Royaume-Uni.

Sorti de prison, le futur terroriste se met à fréquenter la mosquée de Brixton, dans le sud de la capitale, afin de compléter ses connaissances religieuses. Il y entame des cours d'arabe, une langue qu'il sait bientôt lire et écrire. «Il était un jeune Londonien moyen, un malin, qui parlait l'argot des rues», se souvient le recteur de l'établissement, Abdoul Haqq Baker, qui en dresse un portrait plutôt flatteur. «C'était une personne aimable et de bonne humeur, toujours prête à s'engager et à apporter son aide», indique-t-il.

Mais la mosquée de Brixton est un lieu très particulier. Elle est d'abord multiethnique quand la plupart des lieux de culte musulmans sont réservés à une seule communauté. Elle abrite ensuite une proportion exceptionnelle de jeunes fidèles, pour la plupart des nouveaux convertis. Deux caractéristiques qui s'avèrent lourdes de conséquence: l'établissement a beau enseigner un islam orthodoxe, opposé au terrorisme, il attire les islamistes les plus radicaux, qui savent pouvoir y trouver de la chair tendre à canon pour leur guerre sainte.

Abdoul Haqq Baker assure n'avoir aucun lien avec ces extrémistes. «Ils nous détestent, a-t-il déclaré au quotidien The Times. Ils nous appellent infidèles et disent que nos femmes peuvent être prises comme concubines.» Mais le recteur ne parvient pas à les empêcher d'influencer certains de ses élèves, en les poussant peu à peu du côté de la guerre sainte. «Lorsqu'il nous a quittés, Richard Reid défendait clairement ce type de lutte contre les non-musulmans, se rappelle-t-il. Certains de mes collègues se souviennent très bien des discours enflammés qu'ils lui tenaient pour le convaincre qu'il faisait fausse route.»

Selon le Times, Richard Reid a alors rompu tout contact avec sa famille et s'est envolé pour le Pakistan. Allant encore plus loin, la chaîne de télévision américaine NBC, citant des sources des services de renseignement, a assuré que le jeune homme a ensuite passé en Afghanistan, pour séjourner dans les camps d'entraînement d'Oussama Ben Laden. D'après elle, des combattants du réseau Al-Qaida actuellement détenus l'auraient même identifié sur photo, en confirmant l'avoir croisé.

Combien sont-ils aujourd'hui, les détenteurs de passeports européens à avoir suivi une telle trajectoire? Abdoul Haqq Baker se dit convaincu que bien d'autres anciens élèves de son établissement ont été recrutés et, devenus agents dormants, attendent quelque part de passer à leur tour à l'action. Au total, un millier de Britanniques appartiendraient à ces réseaux terroristes, affirme cet observateur privilégié, qui prétend en connaître personnellement une centaine.

La police américaine estime que Richard Reid n'a pas agi seul, a rapporté mardi le quotidien Boston Globe. Elle fonde sa conviction sur la nature du produit qu'il portait sur lui, un mélange extrêmement complexe de matériaux, dont l'un devait provoquer une explosion sans détonateur, sous le seul effet de la chaleur. «La situation apparaît de plus en plus sérieuse au fur et à mesure que le temps passe», résume une source proche de l'enquête. Le terroriste a servi à «tester» une nouvelle méthode d'attentat, considère Abdoul Haqq Baker. «Le message est clair, conclut le numéro deux de la commission du renseignement du Sénat, le républicain Richard Shelby: les terroristes vont de nouveau frapper.»