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La richesse des Russes classée secrète

Le registre des propriétés de luxe est classé secret afin que l’opposition ne puisse plus révéler le mode de vie des hauts fonctionnaires, incompatible avec leurs salaires officiels

Le Kremlin s’efforce apparemment d’imposer une omerta sur l’enrichissement immodéré des hauts fonctionnaires russes, alors que la crise économique s’installe dans la durée et que des millions de Russes glissent sous le seuil de pauvreté. Le quotidien d’affaires RBK révélait mardi matin que le gouvernement russe a donné son accord pour rendre secret le registre des propriétés de luxe (villas, avions, yachts), comme le réclame depuis plusieurs mois le FSB (service de sécurité de l’Etat, ex-KGB). Les activistes anti-corruption se servent de ce registre pour lancer leurs enquêtes contre de nombreuses personnalités appartenant à l’entourage du président, Vladimir Poutine. Le projet de loi a été validé lundi par le gouvernement dans la plus grande discrétion. La seule réaction publique est venue hier du porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, qui a affirmé à l’agence officielle RIA Novosti: «Je ne suis pas au courant. C’est la première fois que j’en entends parler.» Lorsque la presse russe a eu vent le 27 juillet dernier de l’initiative du FSB, Dmitri Peskov avait déjà répondu qu’il n’était «pas au courant de ce que [cette initiative] ait été discutée au Kremlin». RBK dit disposer du document approuvé par le gouvernement russe.

Le Kremlin ciblé

Le porte-parole de Vladimir Poutine est d’autant moins à l’aise pour commenter l’initiative qu’il est l’une des cibles favorites des activistes anti-corruption. Des photos de Dmitri Peskov avec sa fille sur un yacht de grand luxe circulent sur les réseaux sociaux depuis plusieurs mois. Une montre de l’horloger suisse Richard Mille estimée à 560 000 francs a été aperçue à son poignet. L’homme s’est récemment remarié dans une cérémonie grandiose à Sotchi, site des derniers Jeux olympiques d’hiver. Son épouse est propriétaire d’une demeure d’une valeur de 13,3 millions de francs dans la banlieue de Moscou. Propriété identifiée grâce au registre que le FSB souhaite rendre secret.«L’initiative vient du patron du FSB Nikolaï Patrouchev», estime Denis Primakov, juriste du centre d’enquête contre la corruption de Transparency International. «Il est embarrassé par les révélations cet été qu’il est propriétaire d’une villa évaluée à un peu moins de 1 milliard de roubles [14 millions de francs].» Denis Primakov confirme que la décision politique de placer le registre sous le secret a bien été prise, mais promet de la contester devant les tribunaux. «Cela contredit toutes les conventions internationales signées par la Russie sur la transparence financière et les bénéficiaires de propriétés. C’est un retour en arrière qui va aggraver la corruption.»L’ONG Transparency International classe la Russie à la 136e place mondiale, parmi les pays les plus corrompus de la planète. Le Kremlin dénonce ce classement comme une tentative de nuire à l’image du pays. De temps à autre, des hauts fonctionnaires sont limogés pour des affaires de détournement de fonds publics, mais ils ne finissent jamais derrière les barreaux. Des limogeages aux raisons politiques, masquées derrière la lutte anti-corruption.L’opposition, menée par Alexeï Navalny, a fait de la dénonciation de la corruption son cheval de bataille, mais «l’électorat russe est indifférent au problème, car il est désorienté par 15 années de propagande», se désole Denis Primakov.