«Si je me compare à vous, je me sens lésé: je ne peux pas, comme vous, simplement m'asseoir dans un petit restaurant, ou aller à droite à gauche». Lorsque Saparmourat Niazov, dit le Turkmenbachi, c'est-à-dire «père de tous les Turkmènes», président du Turkménistan depuis 1990, s'adresse à ses sujets, l'humour involontaire est souvent au rendez-vous. Et pourtant, il n'y a pas vraiment de quoi rire: cette ex-république soviétique d'Asie centrale, coincée entre le Kazakhstan, l'Iran, l'Afghanistan et la Caspienne, pourvue de mirobolantes réserves de pétrole et de gaz, subit la dictature d'un personnage excentrique qui a la manie de rebaptiser à son nom et sa gloire les rues et les villes de son pays. Sans parler des produits alimentaires les plus courants qui affichent tous sur l'emballage la photo du chef. Ni de la gigantesque statue à son effigie au centre de la capitale Achkabad, qui tourne avec le soleil de manière que le visage du père de tous les Turkmènes soit toujours éclairé. Enfin, quel que soit le programme, la télévision affiche constamment en haut à droite de l'écran le profil immortel du Turkmenbachi en surimpression.

La semaine dernière, à l'occasion de la réunion soi-disant annuelle du Conseil du peuple, qui n'avait plus été convoqué depuis trois ans, le Turkmenbachi a de nouveau succombé à sa manie favorite: «Nous devons avoir un calendrier dont les mois évoquent des personnalités nationales», s'est-il écrié, avant d'ajouter, sous des rafales d'applaudissements: «Je propose que le premier mois de l'année s'appelle désormais «Turkmenbachi». Février sera «baidar» (le drapeau), mars, «novrouz» (la rencontre avec le printemps). Pour avril, stupeur! Le Conseil du peuple a osé refuser la proposition du leader, qui voulait appeler ce mois «la mère», maman Niazova étant née à cette période. Fausse alerte. Le délégué Muratberdy Sopiev a en effet suggéré qu'on opte plutôt pour «Gourbansoltan Edjé» – c'est-à-dire «tante Gourbansoltan», d'après le prénom de cette même mère du président, morte en 1948 dans un tremblement de terre. La proposition du courageux délégué a été acceptée.

Pour mai, ce sera «Makhtoum Kouli» (un poète turkmène), pour juin, «Ogouz Khan», du nom d'un célèbre commandant turkmène, pour juillet, «Gorkout» (un héros d'une saga épique), pour août, «Arp-Arslan» (un guerrier médiéval), pour septembre, «Roukhmana», c'est-à-dire le titre du livre écrit par le Turkmenbachi et qui possède à la fois un statut de Coran et de code pénal. Les examens d'entrée à l'université consistent essentiellement à tester les connaissances du Roukhmana et tous les employés d'Etat doivent consacrer une heure hebdomadaire à discuter le contenu de l'ouvrage. Pour les fonctionnaires du Ministère des affaires étrangères, par exemple, cette séance a lieu tous les mercredis à 17 h 30. Le Conseil du peuple a d'ailleurs proposé la création d'un institut universitaire uniquement consacré à l'étude du Roukhmana. Enfin, octobre sera «Garachsizlik» (indépendance), novembre, «Sandjar», du nom d'un sultan du XIIe siècle, et décembre, «bitaraplik» (neutralité) car, entre autres folies, le Turkménistan se veut un Etat neutre.

Le Conseil du peuple a également confirmé une décision datant de 1999 et qui fait de Saparmourat Niazov un président à vie. Le délégué Safarmarmed Valliev, directeur de la compagnie étatique Turkmenneftgaz, n'a pas caché tout le mépris que lui inspiraient les rumeurs d'élections présidentielles en… 2008: «Père et Frères! Vous connaissez tous le proverbe turkmène qui dit que si un corps n'a pas de tête, ce n'est qu'un cadavre. Nous avons réalisé de grandes choses: après des milliers d'années, nous avons un Etat, un gouvernement. Par la volonté d'Allah, notre leader dirige le pays. Notre Conseil l'a désigné président à vie. Que personne ne l'oublie. Donc, à la proposition de notre leader d'organiser des élections présidentielles, nous disons: non, non et non!»

Le bilan du Turkmenbachi n'est pourtant pas des plus mirifiques: les devises que rapportent les ventes de gaz et de pétrole n'alimentent pas le trésor public mais un «fond présidentiel» que seul Niazov a le droit de toucher. Il n'y a plus de livres dans les écoles, les manuels soviétiques ayant été bannis mais pas remplacés. Les écoliers se contentent de chanter et de lire le Roukhmana ou, comme l'année dernière, de passer quatre mois entiers à cueillir du coton. Ce qui n'a pas empêché le Turkmenbachi de dépenser des centaines de millions de dollars dans une reconstruction kitch et luxueuse du centre d'Achkabad, confiée au groupe Bouygues. Niazov a fait supprimer en juillet dernier la télévision par câble qui permettait aux Turkmènes de recevoir quelques chaînes russes. Pourtant, sous la férule toute puissante de ce président qui vit seul dans son palais et conduit lui-même sa Mercedes, il y aurait moins de prisonniers politiques que dans n'importe quelle république d'Asie centrale. Le Département d'Etat américain n'en a recensé qu'un seul pour l'année dernière.