Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s’ouvre. Alors qu’approchent les commémorations de cet événement qui a transformé le monde, «Le Temps» s’est rendu dans la capitale allemande, sur les traces de cette frontière qui fascine aujourd’hui des millions de touristes

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Jürgen Starck fouille le sol sablonneux avec le bout de sa sandale, sort un morceau de plastique noir épais. «C’est un reste de mine. Il y en a de moins en moins, les jeunes les emportent avec eux, quand ils viennent ici en course d’école.» Yeux clairs, visage tanné, l’homme est agriculteur dans la région d’Arendsee, en Saxe-Anhalt. Et lorsqu’il n’est pas occupé à cultiver ses légumes, il guide les visiteurs sur l’ancienne frontière interne allemande, à quelques kilomètres de son village, Binde. Le paysage a quelque chose de mélancolique. De grands pins pointent vers un ciel gris. Une légère brume flotte entre les troncs.

Villages rasés

Le Rideau de fer traversait l’Allemagne à la verticale sur 1393 kilomètres, depuis les côtes de la mer Baltique, au nord, jusqu’en Bavière, dans le sud, à la frontière avec la Tchécoslovaquie. Cette bande de terre, qui pouvait faire jusqu’à 200 mètres de largeur, jalonnée de miradors, de fossés anti-véhicules et d’explosifs, a séparé le bloc communiste du bloc capitaliste pendant près de quarante ans. Dans ces régions reculées du pays, les dirigeants de la République démocratique allemande (RDA) n’avaient pas hésité à évacuer, puis à raser des villages entiers, pour poser leurs barrières. Quelque 50 000 soldats se relayaient pour surveiller ce sinistre couloir, avec l’ordre de tirer sur ceux qui tentaient de le franchir.

«Là où les hommes ne passent pas, la nature reprend ses droits», glisse Jürgen Starck. Sur cette zone en rase campagne, où l’on ne pouvait ni vivre, ni cultiver, ni passer, la faune et la flore ont prospéré comme nulle part ailleurs. Le no man’s land d’environ 18 000 hectares s’est transformé en refuge pour papillons, lièvres, serpents, oiseaux ou orchidées sauvages. Aujourd’hui, avec ses multiples biotopes et plus de 1200 espèces menacées, comme la cigogne noire ou la libellule verte, c’est devenu l’une des régions environnementales les plus diverses d’Allemagne. Et aussi l’une des plus protégées.

Trente ans de lutte écologiste

Il y a trente ans, à peine avait-on arraché les barbelés de la RDA qu’une poignée de défenseurs de la nature de Bavière se mettent en tête de «transformer la ligne de la mort en ligne de vie». Dans les années 1990, l’organisation environnementale Bund se bat contre la vente de ces terrains par le gouvernement fédéral. Ils obtiendront gain de cause en 2003 avec la reconnaissance officielle de la nécessité de protéger ces territoires, transférés aux Länder.

L’ONG Bund, qui a elle-même racheté une partie des terres à l’Etat et à des propriétaires privés, propose alors aux intéressés de contribuer à la protection de ces espaces en acquérant pour 65 euros une part de la «ceinture verte». Elle se trouve un allié de circonstance en la personne du dernier dirigeant de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, qui avait précipité la fin du bloc communiste avec ses réformes. Il avait fondé en 1992 la Croix verte internationale et s’est fait l’ambassadeur de la Grüne Band Europa, un projet visant à connecter les biotopes non seulement sur l’ancienne frontière interne allemande, mais aussi tout au long des 12 500 kilomètres du Rideau de fer, du Grand Nord à la mer Noire.

Enfermé dans son propre pays

En parallèle, les défenseurs de la biodiversité se sont évertués à faire connaître ces régions auprès du grand public. L’organisation Bund organise des visites guidées thématiques le long de cette coulée verte en compagnie d’un biologiste, d’un botaniste ou d’un ornithologue, à la rencontre des oiseaux, des papillons ou des fleurs sauvages.

Jürgen Starck fait partie des nombreux volontaires qui mènent les visiteurs dans ces contrées sauvages au centre de l’Allemagne. Pourtant, il n’est pas botaniste, ni ornithologue. Mais il répertorie jour après jour ses observations. Il sort de son sac à dos des photos imprimées sur des feuilles A4, glissées dans des fourres en plastique. En les nommant une à une, il fait défiler les espèces qu’il a photographiées en gros plan: araignées, oiseaux ou serpents rencontrés au cours de ses pérégrinations sur la ceinture verte. «Il y a aussi des loups dans la région, dit-il. J’ai vu leurs traces.»

Ce n’est pas seulement la faune et la flore qui l’intéressent. Jürgen Starck, né en 1950 à Brandenbourg, a passé toute sa jeunesse en Allemagne de l’Est. Dans son «autre vie», comme il dit, il était mécanicien en communication pour la poste en RDA. «La frontière fait partie de mon histoire, je sais ce que c’est que d’être enfermé dans son propre pays», explique-t-il.

Il ne fait pas partie des puristes qui souhaitaient voir les vestiges militaires engloutis par la nature. Au contraire, il fait tout pour rendre visibles les traces encore présentes de la division de l’Allemagne. Quitte à s’improviser historien, parsemant le parcours de panneaux sur lesquels il a agrafé des documents de la Stasi. Ou replaçant dans le sol une borne frontalière de la RDA noire, rouge et jaune, trouvée abandonnée au bord d’un chemin.

Rencontre avec un ancien gardien

Ainsi, au fil du temps, Jürgen Starck s’est transformé en expert du Rideau de fer: il connaît précisément l’ancien emplacement des miradors, le parcours du chemin de béton troué qu’empruntaient les véhicules militaires. Il y avait deux zones, l’une de 5 kilomètres de large, dans laquelle les habitants pouvaient encore pénétrer, à condition d’avoir une autorisation spéciale. Puis une clôture sous alarme marquait le début de l’espace le plus restreint, 500 mètres tout au long de la frontière. «Plus les lieux étaient étanches autrefois, plus la nature est diverse aujourd’hui», explique Jürgen Starck.

D’un pas souple, il se faufile entre les fougères, marque une pause: «Un troglodyte mignon», repère l’agriculteur en levant les yeux vers le vol d’un passereau, tout en nous faisant signe de le suivre. «C’est là», s’exclame-t-il devant une croix en bois plantée dans le sol, sur laquelle on a gravé un nom et une date: Bernhard Simon, 28 octobre 1963. «Il voulait aller d’Allemagne à l’Allemagne», indique une plaque commémorative. Le jeune homme est mort à 18 ans alors qu’il tentait de fuir la RDA avec son frère, Siegfried. Il a marché sur une mine. Aidé de son aîné, il a réussi à franchir les derniers mètres qui le séparaient de la République fédérale d’Allemagne (RFA). Mais il n’a pas survécu à ses blessures. Une couronne de fleurs a séché au pied du mémorial.

Pour reconstituer le passé, Jürgen Starck a consulté les archives. Mais cela ne lui suffisait pas. Alors il s’est mis en quête de témoins de l’époque. «J’avais besoin que l’on m’explique», dit-il. Parmi les milliers de fugitifs qui ont tenté de franchir le Rideau de fer, rares sont ceux qui sont parvenus à franchir les obstacles. La plupart ont été arrêtés ou sont morts avant d’atteindre le cœur du dispositif militaire, où seuls les soldats autorisés pouvaient circuler. Jürgen Starck a rencontré l’un d’entre eux. L’ancien gardien de la RDA vit aujourd’hui dans le même village que lui. Apprenant son passé de gardien de la frontière, l’agriculteur est allé toquer à sa porte, il y a de cela quelques années. Les deux hommes se sont assis sous un pin, près de l’endroit où se dressait autrefois un mirador, et ils ont parlé longuement. Seuls les oiseaux sauvages savent ce qu’ils se sont raconté.