Brèche fatale

Observateur engagé, familier de l’ex-URSS, l’historien français Alexandre Adler ne croyait pas, comme tant d’autres, que le bloc de l’Est et l’empire soviétique s’écrouleraient à Berlin le 9 novembre 1989.Premier volet de notre série consacrée au 25e anniversaire de la chute du Mur

Comment dissocier ses souvenirs personnels du regard neutre de l’historien? Comment, vingt-cinq ans après, réévaluer le rôle joué, dans la chute du mur de Berlin, par des personnages aussi différents que Mikhaïl Gorbatchev, alors maître de l’Union soviétique, ou Markus «Mischa» Wolf, qui régna sur la Stasi est-allemande de 1958 à 1986?

Impossible, pour cet infatigable conteur des convulsions du monde qu’est Alexandre Adler, 64 ans, de relire les événements décisifs survenus à Berlin le 9 novembre 1989 sans revoir des visages, revisiter des lieux, ressusciter le souvenir de discussions que l’historien germanophone et russophone eut dans les couloirs du Kremlin, de la Chancellerie allemande ou du Quai d’Orsay. Le Rideau de fer qui se leva enfin ce jour-là, avant de voler en éclats dans les mois et les années suivantes, ouvrit une brèche fatale dans une URSS crépusculaire dont il n’avait pas, comme tant d’autres, diagnostiqué l’agonie politique derrière l’épuisement économique. Retour sur les décombres d’une frontière de ciment et de barbelés, où naquit l’Europe d’aujourd’hui.

Le Temps: Le mur de Berlin tombe le 9 novembre 1989. Le Rideau de fer n’est plus. Les jours de l’URSS sont comptés. Vous le comprenez tout de suite?

Alexandre Adler: Je n’avais pas compris que le bloc de l’Est et l’Empire soviétique allaient mourir à Berlin. J’avais toujours considéré l’Allemagne de l’Est comme un décor, un sinistre théâtre que les Russes utilisaient avant tout à des fins militaires. Je n’avais pas perçu que si le domino est-allemand tombait, tout le reste suivrait. Il faut se souvenir de ce qu’était la République démocratique allemande (RDA). Tout y était factice, ou presque. La population regardait la télévision ouest-allemande. Le régime communiste vendait littéralement les dissidents. Dans les esprits, la réunification était totale, bien avant la chute du Mur. Même le chef exécuteur de Staline, Lavrenti Beria, avait secrètement imaginé, au début des années 1950, une réunification des deux Allemagnes, pour débarrasser l’URSS de ce fardeau. Je pensais, à tort, que Moscou pourrait démembrer le bloc de l’Est «par appartements». Et d’ailleurs, Honecker, le maître de Berlin-Est, le redoutait tellement qu’il s’est employé, à partir de l’accession au pouvoir de Gorbatchev en 1985, à rallier autour de lui les dirigeants socialistes les plus hostiles à la perestroïka (la politique de «restructuration») comme le Bulgare Todor Jivkov. Je ne pensais pas que Gorbatchev serait ensuite emporté aussi vite par la tourmente politique à Moscou. Je jugeais inéluctable la libéralisation économique et politique des pays d’Europe de l’Est. Je pensais, à tort, qu’ils continueraient de constituer une sorte de zone tampon, entre l’Ouest et l’URSS.

– Ce qui se passe à Berlin, le 9 novembre 1989, vous prend donc au dépourvu…

– Ce sont les conséquences géopolitiques presque immédiates de la chute du Mur que je n’ai pas vues venir. La fin de l’Allemagne de l’Est, en revanche, me semblait programmée. J’avais été très frappé, en 1986, par la publication du livre Troïka de Mischa Wolf, le maître espion de la Stasi, dans lequel ce dernier raconte, à travers l’itinéraire de trois amis inséparables, comment le plus sincère des trois, sympathisant du régime communiste, finit désabusé, marginalisé, lessivé. Le message était clair: la RDA stalinienne était une machine à broyer les prolétaires qui y avaient cru. Eux étaient les vraies victimes. Les événements de l’automne 1989, lorsque la Hongrie a ouvert ses portes aux Allemands de l’Est qui se sont rués en masse vers l’Autriche, étaient aussi éloquents. Ça ne pouvait donc plus durer. La RDA mourait sous nos yeux. J’en avais déduit que le pouvoir d’Erich Honecker touchait irrémédiablement à sa fin. Le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl l’avait compris. Comment tout cela allait-il se dérouler? Là, beaucoup de scénarios circulaient. La réunification presque instantanée qui a suivi la chute du Mur n’était qu’un scénario parmi d’autres. C’est d’ailleurs pour cela que Moscou n’envoie pas les chars. On croit une autre issue possible.

– Au fond, deux images se superposent en ce mois de novembre 1989: la brutale chute du mur de Berlin et l’illusion d’un Mikhaïl Gorbatchev capable de réformer l’URSS?

– L’illusion a perduré en effet. Surtout parmi les observateurs qui, comme moi, étaient familiers de l’URSS. Nous avions mesuré toutes les failles du système soviétique. Nous n’avions pas saisi qu’elles étaient mortelles, que le cœur du réacteur soviétique était touché lorsque les Berlinois ont démantelé le Mur. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque: l’Armée rouge était la plus formidable machine militaire du monde. La réunification allemande, encore une fois, ne semblait pas devoir inéluctablement conduire à l’implosion du bloc socialiste. Nous étions nombreux à croire en la possibilité d’un communisme réformateur, en la possibilité pour les pays «socialistes» européens de parvenir à s’entendre avec l’URSS. Il y a eu, durant ces années-là, un incontestable souffle de la perestroïka: l’idée selon laquelle l’URSS, avec son système d’éducation de bonne qualité, avec sa relative égalité sociale, pourrait digérer une ouverture économique graduelle, avait bonne presse dans nos pays occidentaux. Il y avait, en plus, un courant réformiste à l’Est. Gorbatchev et ses collaborateurs l’incarnaient à Moscou. Markus Wolf, l’espion écrivain dont j’ai parlé, semblait prêt à jouer ce rôle en RDA. L’expérience polonaise des Accords de la table ronde, durant le printemps 1989, semblait ouvrir la voie à des compromis politiques. Mais un pan nous avait complètement échappé: la réalité humaine, la formidable aspiration au changement radical des populations, comme on a pu le voir avec, dès l’ouverture des premières brèches dans le Mur, le déferlement des Berlinois de l’Est dans les artères commerçantes de Berlin-Ouest. Les signaux ne manquaient pourtant pas. Je me souviens d’une discussion, début 1989, avec Dimitri Iakouchkine, qui deviendra par la suite le porte-parole du président russe Boris Eltsine. Le père de Iakouchkine était un général du KGB. Son fils connaissait donc parfaitement le système de l’intérieur, et la force de son appareil répressif. Or le voilà qui s’interroge avec moi, au détour d’une discussion: «Pourquoi tout ça? Pourquoi toutes ces conneries?» me lâche-t-il. Le système que son père avait servi était épuisé. Les cervelles «grillées». La chute du mur de Berlin, c’est la prise d’électricité vitale que l’on retire. Fini. Kaputt.

– La chute du Mur, c’est aussi le jour J de la renaissance d’une nouvelle Allemagne. Celle dont ne voulait pas Margaret Thatcher. Et celle que redoutait tant, dit-on, François Mitterrand…

– Il faut apporter des nuances. Du côté américain, deux thèses s’opposaient: celle du forcing, défendue par la CIA et son homme fort d’alors Robert Gates (qui deviendra ensuite, de 2006 à 2011, le ministre de la Défense de George W. Bush puis de Barack Obama), et celle du dialogue avec l’URSS, que défendait Kissinger pour éviter que s’installe «le temps des troubles». On le sait, c’est la première approche qui l’a emporté. Margaret Thatcher, elle, rêvait de réédifier le Mur. François Mitterrand, lui, croit en Gorbatchev. Il adorait la géopolitique. Il croit en une entente continentale entre la France et une URSS réformée. Il ne croit pas en la réunification. Il réserve le meilleur accueil à Oskar Lafontaine, l’adversaire social-démocrate de Helmut Kohl qui avait émis des doutes sur la réunification et se retrouve balayé aux élections de 1990. Puis il a vu que tout cela ne tenait pas. La tornade Kohl a tout balayé.

– Le grand homme du 9 novembre, c’est Helmut Kohl?

– Absolument. Y compris d’un point de vue symbolique. Le chancelier allemand est ce jour-là en Pologne. Il a donc, déjà, les pieds dans la nouvelle Europe. Son trait de génie politique, c’est de parier sur les hommes. Il comprend que toute autre solution qu’une réunification immédiate ne marchera pas. Il comprend qu’il faut «payer» tout de suite les Russes pour qu’ils n’interviennent pas. Il comprend qu’il faut agir très vite. Helmut Kohl est celui qui soulève réellement le Rideau de fer.

«Le cœur du réacteur soviétique a été touché lorsque les Berlinois ont démantelé le Mur»