Attaque contre le Conseil d'Etat, démembrement de plusieurs bandes organisées, rumeur de tentative d'assassinat du premier ministre Recep Tayyip Erdogan, la Turquie navigue en eaux troubles depuis quelques semaines avec un gouvernement placé dans l'œil du cyclone.

Cette tempête politique a débuté le 17 mai dernier lors d'une attaque contre le Conseil d'Etat à Ankara. Ce jour-là, un avocat de 29 ans, présenté comme un islamiste, pénètre dans l'enceinte de la plus haute instance administrative du pays, tire sur les juges en réunion, en tue un et en blesse quatre. L'assaillant affirmera ensuite avoir voulu punir la cour pour ses récentes décisions confirmant l'interdiction du foulard islamique à l'université. L'attaque, qui visait l'un des symboles de la République laïque, a suscité une intense émotion dans le camp laïciste. Le lendemain, plusieurs dizaines de milliers de personnes manifestaient à Ankara, devant le mausolée de Mustafa Kemal, avant de rendre un dernier hommage au juge assassiné, devant la mosquée de Kocatepe, en appelant le gouvernement à la démission. Aux yeux des laïcs, le premier ministre Erdogan, issu d'un parti d'origine islamiste (AKP) mais qui se qualifie d'islamo-conserveur, a soufflé sur les braises en critiquant sévèrement les décisions du Conseil d'Etat et favorisé du même coup ce genre d'attaques.

Face à ces critiques, Recep Tayyip Erdogan a choisi d'attaquer, qualifiant de «conspiration» l'assaut contre le Conseil d'Etat, perpétré par une «bande organisée» qui «visait le gouvernement» lui-même. Trois jours après l'assassinat, un ancien officier de l'armée, proche de mafieux notoires, montré par la presse comme la «tête» de ce réseau, a en effet été interpellé par la police et donné du grain à moudre au gouvernement. Les médias proches de l'AKP ont soulevé l'hypothèse d'une tentative de déstabilisation du gouvernement, voire d'un coup d'Etat. Tout cela à un an de l'élection présidentielle qui pourrait voir la victoire d'un membre de ce parti, au plus grand désespoir de ces opposants et du camp laïciste.

Arrestations, explosifs saisis

C'est dans ce contexte très tendu que s'est propagée la semaine dernière une rumeur faisant état d'une tentative déjouée d'assassinat contre le premier ministre. Mercredi 31 mai, la police interpelle en effet une douzaine de personnes dans la banlieue d'Ankara, saisit des explosifs, une liste de personnalités turques et, selon les journaux du groupe Dogan (Hurriyet, Milliyet, Radikal) le plan du quartier du premier ministre et de son principal conseiller. Parmi les personnes arrêtées se trouvent un capitaine de l'armée, deux sous-officiers et un homme d'affaires. Selon les mêmes médias, le groupe «Atabeyler» préparait l'assassinat du premier ministre. Bien que l'information ait été démentie par la police, certains journaux tissent depuis un lien entre ce groupe et l'attaque du Conseil d'Etat, voire même avec l'affaire de Semdinli qui, en novembre dernier, avait révélé le rôle de militaires dans l'explosion d'une bombe dans cette petite ville de l'extrême sud-est du pays. Le quotidien populaire Vatan s'inquiète de l'implication de membres de l'armée, à la retraite ou en service, dans chacune de ces affaires et se demande «qui est derrière ces événements».

Dans ce climat très lourd, la principale organisation patronale, Tusiad, a lancé un sévère avertissement au gouvernement la semaine dernière, l'appelant à respecter les principes de laïcité et à accepter les critiques, sans y voir systématiquement l'ombre d'un complot... pour le plus grand bien de l'économie du pays.