«Pouvez-vous me donner un seul exemple d’une personne attardée qui aurait brûlé une bible, ou la Torah? Alors pourquoi ceux qui brûlent des corans ont toujours des problèmes mentaux? Comme par hasard. Et cette personne, Rimsha, poussée par les pays européens et les Etats-Unis, a fabriqué une conspiration avec ce livre brûlé, dans le seul but de déstabiliser notre pays, de nous créer des problèmes.» L’homme qui tient ces propos est l’avocat de l’accusation. Dans son bureau du quartier des avocats, en plein cœur d’Islamabad, Rao Abdur Raheem ne décolère pas. «Les enquêteurs sont partisans. Ils ne veulent pas entendre nos témoins. Moi je vous le dis: Rimsha est coupable, peu importe son âge», ajoute-t-il en pointant l’un des documents qui émane des forces de police et qui incrimine la jeune chrétienne de 14 ans, accusée de blasphème.

L’Occident pointé du doigt

Derrière lui trône une photo de Mumtaz Qadri, l’homme qui a exécuté d’une balle dans le dos le gouverneur du Pendjab, à Islamabad en janvier 2011. A l’époque, le gouverneur avait pris fait et cause pour une mère de famille chrétienne emprisonnée, comme Rimsha, pour blasphème. «Mumtaz Qadri? Je le considère comme mon frère», répond l’avocat. Il a commis une action noble. Il a tué un coupable, un criminel, qui était soutenu aussi bien par le gouvernement pakistanais que par les étrangers.»

Le ton est donné. Ici, on ne plaisante pas avec la loi sur le blasphème, introduite dans les années 1980 sous la dictature de Zia-ul-Haq et qui punit de mort ou de la prison à vie quiconque s’en prend à la religion musulmane. Rao Abdur Raheem la mettra en avant quand il ira plaider contre Rimsha, jeune fille frêle qui a été libérée sous caution vendredi après avoir passé trois semaines en prison. Une association humanitaire pakistanaise a versé 1 million de roupies au tribunal (10 000 francs) pour permettre à l’adolescente de retrouver une liberté conditionnelle. Son crime? Avoir brûlé, selon un voisin, des pages d’un livre d’introduction à l’islam, qui renferme des versets du Coran.

Il y a trois ans, à Gojra, dans l’est du pays, un quartier chrétien avait été incendié. Bilan: 7 morts. Des voisins reprochaient à une famille d’avoir brûlé une page du Coran lors d’un mariage. «Une accusation complètement infondée», affirmait alors l’un des responsables de la communauté chrétienne de Gojra. «Nous représentons moins de 4% de la population. Nous sommes confinés aux tâches les plus basses. Nos droits sont souvent bafoués. Croyez-vous qu’avec tout ça nous nous amuserions à défier la religion majoritaire dans notre propre pays? Au contraire, nous nous faisons en permanence tout petits», expliquait-il encore.

Dans le quartier de Rimsha, situé à l’extrême ouest d’Islamabad, la plupart des familles chrétiennes sont parties. «Par peur des représailles», indiquait David Masih, au lendemain de l’incident. Dans sa petite maison construite entre celle de la famille de Rimsha et la mosquée, il ajoutait, au milieu des bagages: «On est venu nous voir pour nous dire qu’il était temps de partir. Prétendument pour notre propre sécurité.»

Fausses preuves

«Au Pakistan, les histoires de blasphème ont souvent pour origine une querelle entre familles ou des problèmes fonciers», explique l’activiste des droits de l’homme Tahira Abdullah. Ce que confirme le président du Conseil des oulémas, Tahir Ashrafi, très mobilisé sur cette affaire: «Ça ne m’étonnerait pas qu’il y ait quelque chose d’autre derrière cette histoire.» Une théorie qui a pris de l’importance quand les forces de l’ordre sont venues arrêter l’imam de la mosquée dimanche dernier. L’homme aurait fabriqué de fausses preuves contre Rimsha «pour obtenir le départ de tous les chrétiens», selon un témoin. Le dignitaire religieux aurait des liens avec l’un des groupes extrémistes les plus violents du pays.

Pour beaucoup, le cas de Rimsha devrait sonner l’abandon de la loi «inique» sur le blasphème. Une loi considérée par l’avocat Rao Abdul Raheem comme par une grande majorité de Pakistanais comme constitutive du pays.