Le brigadier de police Heriberto, emmitouflé dans sa parka, sort à grand-peine la main de sa poche pour consulter le registre du commissariat. «D’abord il y a eu cette explosion dans une galerie de mine qui a fait un mort, et puis ce mineur poignardé à la sortie d’un bar, enfin cet homme arrêté avec 90 bâtons de dynamite achetés en contrebande.» Une journée somme toute banale pour La Rinconada, simple campement de chercheurs d’or devenu une ville de 30 000 habitants, la plus haute du monde, perchée entre 5200 et 5400 mètres d’altitude.

Ici, au pied du glacier d’Ananea, toute l’activité tourne autour du précieux métal, exploité sans aucune autorisation. Des colonnes d’hommes casqués entrent et sortent des mines à toute heure du jour ou de la nuit. Les vapeurs de mercure s’échappent sans discontinuer des fonderies, avant de se refroidir et de se déposer sur tout le voisinage. Nous sommes à 1400 km de Lima, à la frontière bolivienne, et comme dans l’antique Far West, la seule loi qui prévaut est celle du plus fort. «Les gens de l’altiplano, par tradition, sont rebelles au pouvoir central, souligne le brigadier, mais avec cette population de mineurs illégaux, c’est encore pire. Lorsque l’on veut intervenir, ils font face en groupe, nous devons battre retraite.»

Le commissariat, ouvert il y a moins de deux ans dans les locaux de la mairie, n’est même pas identifié par une plaque, et son effectif d’une trentaine d’hommes reste en poste six mois, un an maximum. Le retour «en bas», après les interminables «nuits à moins vingt degrés» et «le manque d’oxygène», est souvent vécu comme un soulagement. Car vivre à La Rinconada, pour beaucoup, reste une véritable épreuve.

Le premier choc commence à deux heures de Juliaca, la capitale régionale, lorsque le minibus aborde le plateau d’Ananea. Sur des centaines d’hectares, l’altiplano a été labouré par les explosifs, bulldozers et autres excavatrices. La piste traverse un chaos de cratères lunaires et de lacs pollués aux couleurs psychédéliques. Nous sommes à 4800 mètres d’altitude. Puis la route s’élève encore au milieu d’un véritable océan d’ordures jusqu’à La Rinconada. La place centrale est entourée de rues boueuses où les marchands ambulants disputent leurs emplacements aux chauffeurs de camions. Les maisons en brique du centre laissent vite place à des cabanes en tôle qui s’élèvent jusqu’à la langue du glacier, sous la blancheur menaçante des séracs.

A la mi-journée, quand le dégel transforme les ruelles en cloaque, l’odeur est insoutenable. Edgar Calcina, adjoint au maire âgé de 35 ans, semble presque s’excuser devant le spectacle de cette ville de tous les records, où il est l’un des rares à être né. «Notre problème principal, avoue-t-il, c’est que nous n’avons ni décharge publique, ni égouts… tout est déversé dans les rues.» Situation ubuesque pour une ville située sous un glacier, La Rinconada manque d’eau. Pour la consommation humaine, des citernes montent de Juliaca. Pour l’alimentation des mines, des puits sont creusés à même la glace pour récupérer l’eau de fonte, qui est ensuite évacuée par une noria de tuyaux aériens.

Combien sont-ils à vivre dans ce purgatoire? Trente mille, 40 000, plus encore? Personne ne le sait vraiment. Connue depuis les Incas, la mine de La Rinconada a véritablement explosé dans les années 2000, avec la hausse du cours de l’or et l’arrivée de l’électricité. Mais la population des mineurs est mouvante, instable. Dans l’école principale de La Rinconada, l’instituteur Freddy Mamani voit ainsi ses élèves rester quelques mois, un an, avant de disparaître. «La plupart des salles de classe ont été construites par les parents car l’Etat nous a complètement oubliés, constate-t-il. On essaie de donner aux élèves une bonne éducation même si les conditions ne sont pas faciles. Nous les faisons sortir trente minutes avant l’heure à cause du froid et des ivrognes traînant dans les rues… On veut qu’ils arrivent chez eux avant la nuit.»

Ces écoles qui poussent dans tous les quartiers et ces familles qui s’installent montrent cependant que La Rinconada est en passe de devenir une vraie ville. A côté des cantinas empestant la bière et des bordels sont apparus des cafés internet, des cabinets médicaux et un marché où l’on trouve les marchandises les plus improbables, des fruits tropicaux à l’écran plat. Edgar Calcina promet pour bientôt un vrai commissariat, un centre de santé, une décharge publique. «Nous avons maintenant des ingénieurs, des docteurs, des professeurs qui habitent La Rinconada, on essaie d’ordonner un peu cette ville», assure-t-il.

Les trois coopératives et les dizaines de sous-traitants qui exploitent les concessions minières, parfois avec des machines dernier cri, sont également priées de régulariser leur situation d’ici à avril 2014. Une mise aux normes qui ne changera guère le quotidien des mineurs, mais qui est attendue avec impatience par le fisc péruvien: selon certaines estimations, la production d’or de La Rinconada pourrait atteindre la dizaine de tonnes par an.

«Notre problème, c’est que nous n’avons ni décharge publique, ni égouts… tout est déversé dans les rues»