La crise larvée qui se poursuivait déjà depuis plusieurs semaines entre la Tchétchénie et la Russie a finalement éclaté au grand jour. Hier, le chef du Ministère de la sécurité d'Etat de la république rebelle, Tourpal Atgeriev, a été arrêté à l'aéroport de Vnoukovo de Moscou par la police russe. Il est accusé d'avoir participé à des actes de terrorisme et de banditisme. On lui reproche en particulier d'avoir pris part au raid sur Kizlyar en février 1996 aux côtés de Salman Radouev, un des épisodes les plus marquants de la guerre entre la Russie et la Tchétchénie.

A l'époque, les forces russes ont fini par encercler le commando tchétchène dans le village daguestanais de Pevomaiskoe. Mais après de violents combats au cours desquels la ville a été détruite de fond en comble sous les yeux des médias, le gros des guérilleros avait réussi à s'enfuir vers la Tchétchénie. Par la suite, Tourpal Atgeriev a dirigé la campagne présidentielle d'Aslan Maskhadov et a été récompensé par plusieurs postes gouvernementaux.

Un durcissement de la politique de Moscou à l'égard de la république séparatiste était attendu depuis longtemps, même si la forme choisie – l'arrestation d'un membre du gouvernement tchétchène – est une surprise. Les observateurs s'attendaient à une opération militaire majeure. Depuis plusieurs semaines, la situation s'était sérieusement détériorée entre Moscou et Grozny. Il ne s'est pratiquement pas passé une semaine sans un échange de tirs sur la frontière administrative entre la Tchétchénie et la Russie.

Hier, deux combattants tchétchènes ont été tués et un soldat russe blessé lors de deux accrochages. La semaine passée, cinq soldats russes avaient été blessés au cours d'un raid lancé par 80 Tchétchènes lourdement armés sur un poste fortifié russe. Cet incident a suscité la première riposte sérieuse des forces fédérales qui ont engagé des hélicoptères contre les guérilleros. Le ministre de l'Intérieur, Vladimir Rouchaïlo, a répété lundi que les raids préventifs contre les groupes armés tchétchènes qui harcèlent les troupes russes se poursuivront. Depuis plusieurs semaines, son ministère tente d'isoler physiquement la Tchétchénie de la Russie.

Hier, le commandant en chef des troupes de l'intérieur, Viatchislav Otchinnenko, a proposé de créer une «zone interdite» de cinq kilomètres autour de la république séparatiste. Rouchaïlo a par ailleurs ressorti cette semaine l'idée d'armer des cosaques afin qu'ils assistent les troupes de l'intérieur dans leurs patrouilles le long de la frontière. Hormis ces incidents armés, ce sont les prises d'otages qui empoisonnent les relations entre Grozny et Moscou. Actuellement, trois étrangers, dont un délégué néo-zélandais du CICR, et plusieurs dizaines de Russes sont toujours entre les mains de bandes criminelles qui utilisent la Tchétchénie comme sanctuaire.

Les conséquences politiques de l'arrestation de Tourpal Atgeriev peuvent s'avérer incalculables. Aslan Maskhadov a immédiatement réuni la Choura, un conseil présidentiel auquel assisteront la plupart des principaux chefs de guerre tchétchènes pour discuter de la réponse à donner. Pour l'instant, Grozny estime officiellement qu'il s'agit d'une tentative de faire échouer la rencontre entre Boris Eltsine et Aslan Maskhadov en préparation depuis plusieurs semaines. Le président tchétchène espère que ces entretiens lui permettront d'arracher quelques concessions, en particulier le rétablissement des aides à la reconstruction, afin de restaurer son autorité. Depuis son élection début 1997, Aslan Maskhadov a en effet eu maille à partir avec ses ambitieux commandants militaires tels Chamyl Bassaiev et Salman Radouiev, qui régissent leurs régions comme des seigneurs féodaux.

Mais il est possible que l'annulation de la rencontre entre Maskhadov et Eltsine ne soit qu'une victoire d'étape pour ceux qui ont planifié l'arrestation d'Atgeriev. La presse russe soupçonne l'entourage de Boris Eltsine d'étudier la possibilité d'instaurer l'état d'urgence afin de pouvoir reporter les élections parlementaires et présidentielles qui menacent de tourner au désastre pour l'oligarchie eltsinienne. Un durcissement de la crise au Nord-Caucase, estimait récemment la Novaya Gazetta, est un des prétextes possibles pour recourir à des mesures exceptionnelles.