France

«Le risque le plus grave pour la France, c’est le déni de réalité»

L’essayiste français Nicolas Baverez sera ce jeudi à Genève pour présenter son dernier livre. Pour Le Temps, il revient sur la fin du quinquennat de François Hollande

Auteur de «Danser sur un volcan» (Ed. Albin Michel), Nicolas Baverez est habitué à dresser un diagnostic sombre d’une France qui tombe, faute d’une relève politique à la hauteur des enjeux. Invité ce jeudi par la CCI France-Suisse pour un déjeuner-débat à Genève*, il brosse pour LeTemps le portrait sans concession de la fin du quinquennat.

- Le Temps: La perte d’autorité du président François Hollande est encore apparue manifeste jeudi 14 avril à la télévision. L’état d’urgence et sa posture sécuritaire ne lui ont donc pas permis de redresser la barre?

- Nicolas Baverez: Cette émission a consommé la rupture entre François Hollande et les Français. Premier élément: une audience très médiocre, avec seulement 3,5 millions de téléspectateurs. Second point: l’affirmation du président selon lequel «La France va mieux», alors que 66 millions de Français pensent, eux, qu’elle va plus mal. Le risque le plus grave aujourd’hui, c’est ce déni de réalité. La croissance économique est bloquée. Le chômage continue d’augmenter. Le système éducatif est menacé d’effondrement. La France est marginalisée en Europe. Dire «cela va mieux», c’est mettre le pays au bord de la crise de nerfs.

- Au même moment, le ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, est l’objet de toutes les attentions. Il semble, lui, avoir compris qu’il faut changer la donne. Vous y croyez?

- François Hollande, là aussi, a bien montré à quoi va ressembler sa fin de quinquennat. Quand il dit «Emmanuel Macron sait ce qu’il me doit», il signe le retour de la politique partisane, clanique, quasi mafieuse dont les Français ne veulent plus. Les termes du débat médiatique, autour d’Emmanuel Macron, sont d’ailleurs très révélateurs. On n’évoque pas, ou très peu, ce qu’il fait comme ministre. On en parle pour ce qu’il serait censé faire si d’autres conditions étaient réunies… Mais blâmer seulement l’exécutif actuel serait une erreur.

L’opposition de droite a également une grande responsabilité. Sa balkanisation, au fur et à mesure que l’on avance vers la primaire, démontre son incapacité à offrir une alternative crédible. Nicolas Sarkozy continue d’incarner le leadership, Alain Juppé se présente en rassembleur, François Fillon a le programme le plus cohérent et Bruno Le Maire incarne le renouveau. Il faut ces quatre éléments pour l’emporter. Problème: un seul candidat sortira vainqueur de la primaire…

- Il n’y a donc rien à attendre de la classe politique française à un an de la présidentielle?

- Le drame de la France moderne est qu’il n’y a pas de corps intermédiaire entre l’Etat et la société. Quand l’Etat est bien dirigé et que l’économie va bien, le pays s’en tire. Mais aujourd’hui, nous vivons une situation inverse: l’Etat est le problème et les citoyens sont atomisés par la crise. Tout est grippé et les institutions de la Ve République ont, de ce point de vue, une grande part de responsabilité. Faire émerger de nouveaux dirigeants, en France, est très compliqué. Les règles de financement des partis, les règles de transparence, le mode de scrutin… tout cela favorise les sortants. D’où le fossé entre les politiques et la réalité.

- Reste le climat social. On pense au mouvement «Nuit Debout». La France de 2016 est-elle inflammable?

- Oui. Bien sûr, cela peut tenir jusqu’en 2017, grâce à la dépense publique, financée par la politique monétaire très accommodante de la Banque centrale européenne. Regardez ce que fait le gouvernement. Il donne une rallonge aux fonctionnaires. Il propose de nouvelles bourses aux étudiants. Il envisage de rabaisser l’âge des minimas sociaux. On pourrait presque dire qu’en France, la «monnaie hélicoptère» existe déjà. Mais où est le projet de rupture? Où est l’autorité qui permettra d’imposer au pays les changements dont il a besoin, sans précipiter tout le monde dans la rue?

La droite, je le répète, a aussi sa part de responsabilité. Elle n’a pas fait le travail de fond nécessaire. Quand à François Hollande, il donne l’impression de ne croire en rien, sauf en lui-même. Une chose est sûre selon moi: ce qui peut tenir jusqu’en 2017 ne tiendra pas jusqu’en 2022! Si le prochain quinquennat ne marque pas un tournant radical et profond, Marine Le Pen restera plus que jamais en embuscade. Elle deviendra, alors, en position d’accéder à l’Elysée.

* Contact CCI France-Suisse: www.ccifs.ch


Etat d’urgence prolongé

Manuel Valls, premier ministre de l’état d’urgence? La question se pose plus que jamais après l’annonce, mercredi, par le chef du gouvernement de la prolongation pour deux mois des mesures de sécurité d’exception, instaurées dans la nuit des attentats le 13 novembre 2015. Cette prolongation, si elle est approuvée par le parlement, couvrira donc l’Euro de football (10 juin-10 juillet), pour lequel la Suisse est qualifiée et jouera dans la poule de l’équipe de France. Une décision n’est toujours pas prise, en revanche, sur le maintien ou non des «fans zones» où les supporters afflueront, offrant des cibles faciles à d’éventuels terroristes.

Comme le président François Hollande, le premier ministre a répété sur France-Info que la France «va mieux», prenant également soin au passage de recadrer celui qui apparaît aujourd’hui comme son principal challenger au centre gauche: Emmanuel Macron. Pas question, a expliqué l’actuel locataire de Matignon, de remettre en cause l’impôt sur la fortune sur lequel le ministre de l’Economie exprime désormais publiquement sa réserve.

(R.W.)

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