Impossible de dire quels regards elles ont eus pour Riya. Leurs visages étaient cachés derrière les niqabs noirs. L’ont-elles toisée avec mépris, examinée avec surprise comme on le ferait d’une espèce inconnue de papillon ou simplement ont-elles voué aux gémonies l’étudiante aux cheveux dévoilés qui expire son tabac en grosses volutes? Mais elles se sont arrêtées et ont pris en photo la devanture du café où Riya travaille chaque jour dès 10h le matin et devant laquelle elle se tient pour happer les clients. Dans la vieille ville de Djeddah, comme presque partout en Arabie saoudite, la plupart des femmes s’habillent de manière traditionnelle, entièrement couvertes et vêtues d’une sombre abaya. Riya fait ainsi encore figure d’exception, mais le royaume change à la vitesse grand V et cela n’est pas sans bousculer la vie quotidienne et créer des tensions au sein de la société. Pour Riya, l’heure du changement est une bénédiction, dût-elle affronter les quolibets et les réprobations.

Début mars, avant que la pandémie ne gagne le royaume, les ruelles du quartier Al-Balad, le cœur historique de Djeddah, se réveillent lentement, alors que Riya s’affaire à grandes enjambées sur son petit bout de terrasse. Elle met en place les chaises multicolores et prépare la machine à café. Elle aura bientôt 22 ans, parle couramment l’anglais, étudie les relations publiques et n’en est pas à son premier emploi. Ce qui ne tombe pas sous le sens, car jusqu’à il y a peu, pour travailler, il fallait une autorisation du répondant légal, dans les faits celle du père ou du mari. Mais depuis le 1er août 2019, la tutelle d’un référent légal qui tient lieu de gardien a été abolie. Et pour Riya, cela tombe bien car les relations avec son père sont au plus mal, assène-t-elle avec une moue de défiance en dénouant ses cheveux qui frisottent comme des pampres: «Il n’hésiterait pas à m’interdire de travailler juste par malveillance et pour jouir de son pouvoir de nuisance; comme ça, pour rien d’autre.»