A l’aéroport d’Addis-Abeba, les avions en provenance d’Arabie saoudite se succèdent. Depuis la mi-novembre, l’Ethiopie a mis en place un pont aérien pour rapatrier ses ressortissants expulsés en masse par le royaume. En moins d’un mois, plus de 126 000 Ethiopiens ont dû rentrer au pays, parfois en très mauvaise santé suite à leur séjour dans les centres de détention saoudiens.

Au siège de l’Organisation mondiale des migrations (OIM), à Genève, on ne se souvient pas d’une opération d’une telle ampleur. «Lorsque le gouvernement éthiopien a demandé notre aide au début du mois de novembre, il envisageait le retour de 30 000 personnes. Elles sont aujourd’hui quatre fois plus nombreuses à être arrivées à Addis-Abeba», explique Christiane Berthiaume, porte-parole de l’OIM à Genève.

Réduire le chômage

Un appel de fonds d’urgence vient d’être lancé. Des camps de transit ont été installés près de l’aéroport. L’OIM y fournit de la nourriture, des soins médicaux et assure le transport des rapatriés dans leurs villages d’origine.

Les Ethiopiens venus travailler en Arabie saoudite avaient jusqu’à novembre pour régulariser leur situation. La démarche n’allait pas de soi puisqu’en plus d’avoir un employeur, chaque immigré devait être sponsorisé par un citoyen saoudien. Passé cette échéance, les clandestins s’exposaient à une expulsion.

En mars dernier, l’Arabie saoudite avait annoncé un durcissement de la lutte contre l’immigration illégale. Le pays compterait 9 millions de travailleurs étrangers, soit un tiers de la population. Deux millions d’entre eux seraient sans permis. Par ce tour de vis, le gouvernement entend privilégier l’embauche locale et réduire ainsi le taux de chômage, qui a atteint 12,1% à fin 2012. La monarchie craint comme la peste des troubles sociaux et une contagion du Printemps arabe sous ses propres fenêtres. Mais ces mesures sont loin de faire l’unanimité. Les milieux les plus conservateurs redoutent que cela favorise l’emploi féminin.

Le renvoi spectaculaire de dizaines de milliers d’Ethiopiens n’est que le dernier épisode d’un exode beaucoup plus discret. Dès le mois de mars, de très nombreux Philippins, Pakistanais ou Indonésiens sont rentrés dans leur pays faute d’avoir obtenu des papiers. L’OIM ne dispose d’aucun chiffre précis car elle n’a pas été sollicitée pour ces rapatriements, mais l’organisation estime qu’un million de travailleurs étrangers ont quitté l’Arabie saoudite ces derniers mois.

Violence et maltraitance

«Chaque pays a le droit de prendre des mesures contre l’immigration irrégulière, mais les rapatriements doivent être effectués dans des conditions correctes et dignes. Cela n’est manifestement pas le cas», tranche Christiane Berthiaume.

Au début du mois de novembre, au moins deux Ethiopiens ont été tués dans des affrontements avec la police saoudienne dans un quartier de la capitale, Riyad. Ces violences ont provoqué la colère en Ethiopie, mais ont aussi accéléré les arrestations et les expulsions.

A Addis-Abeba, les équipes de l’OIM recueillent de nombreux témoignages de maltraitance. «Des femmes nous disent qu’elles ont été violées», relate une employée de l’organisation.

Avant les Ethiopiens, les Yéménites avaient été les premiers à être expulsés. Le pays le plus pauvre de la péninsule arabique a lui aussi demandé l’assistance de l’OIM pour absorber les quelque 400 000 ressortissants déjà reconduits à la frontière depuis le mois de mars.

«Les migrants sont entassés dans des camions ou des bus et arrivent déshydratés au point de passage d’Al Tuwal, le seul où nous sommes présents», témoigne Nicoletta Giordano, la cheffe de la mission de l’OIM au Yémen. Plus d’un tiers des rapatriés interrogés ont fait état de violences ou se sont fait confisquer leurs biens par les autorités saoudiennes. Mais plus d’un quart d’entre eux envisageaient de retourner en Arabie saoudite. Malgré les épreuves subies.