Le processus d'expulsion des fermiers blancs expropriés s'est accéléré ce week-end au Zimbabwe. Sommés pour la plupart de quitter leurs terres le 8 août, dans le cadre de la réforme agraire imposée par le gouvernement, beaucoup de fermiers avaient choisi de rester sur leur exploitation après avoir déménagé la majeure partie de leurs biens, afin de faire constater par leurs avocats l'intervention des forces de police et les éventuels dégâts causés par les squatters. Leur attente n'aura été que de courte durée: une centaine d'arrestations de fermiers ont eu lieu depuis vendredi, portant à 147 le nombre d'interpellations depuis le 8 août.

Beaucoup de ces fermiers étaient dimanche en détention préventive et bataillaient pour obtenir une libération sous caution. Dans certaines régions, des tribunaux spéciaux ont été mis en place pour confirmer leur expulsion et statuer sur leurs recours. Sur environ 4500 fermiers blancs, 2900 ont reçu l'ordre d'abandonner leur exploitation selon la CFU, leur principal syndicat. Le gouvernement, lui, parle de 1600 expropriations et paraît fermement décidé à venir à bout de leur résistance passive: «Il y a des gens qui croient que la réforme agraire peut-être annulée, mais ils se trompent. Elle est irréversible», a réaffirmé vendredi le chef de l'Etat, Robert Mugabe.

Cette vague d'expulsions – ponctuée de violences entre la police, les milliers d'employés des fermes licenciés et les propriétaires terriens arrêtés – confirme la détermination du président zimbabwéen à aller de l'avant avec ses promesses de redistribution forcée des terres grâce auxquelles il s'est fait réélire en février, sur fond de malversations électorales. Au risque de déstabiliser encore plus l'économie agricole de ce fertile pays d'Afrique dont plusieurs provinces sont déjà touchées par la famine. Alors que l'Union européenne vient de débloquer une aide alimentaire d'urgence, le syndicat CFU des fermiers blancs estime que l'arrêt brutal des récoltes et la dispersion consécutive du matériel (beaucoup d'exploitants ont revendu engins et semences en Afrique du Sud voisine) vont entraîner d'énormes dommages. Selon la CFU, un quart de la récolte de café, et une part importante de la récolte de blé et d'orge sont compromises. Les fermiers expulsés avaient soixante jours pour récolter et déménager, mais dans beaucoup de cas, ce délai n'a pas été suffisant: de nombreux champs de céréales, non moissonnés, risquent de pourrir sur pied.

Le problème est que rien ou presque ne peut arrêter Mugabe. A Harare, l'opposition politique ne rate pas une occasion de dénoncer ses méthodes et l'absence de conciliation dévastatrice avec les fermiers blancs. Mais elle est marginalisée et intimidée sur le terrain par les vétérans de la guerre d'indépendance, à qui le régime a promis en priorité les terres libérées. L'Afrique du Sud voisine s'inquiète des conséquences de cette confrontation agricole. Mais son président, Thabo Mbeki, préfère temporiser plutôt que de risquer d'attiser un peu plus le conflit racial toujours sous-jacent dans les campagnes de son propre pays, où les propriétaires blancs payent des milices armées pour se défendre. La communauté internationale, enfin, est prise au piège de ses contradictions: L'Union européenne a mis en quarantaine politique son régime, mais elle ne peut l'isoler sans gêner la Grande-Bretagne (ancienne puissance coloniale à qui le gouvernement d'Harare demande d'indemniser les fermiers spoliés) et, surtout, pénaliser les populations frappées par la famine. Le Commonwealth, qui vient de menacer le Zimbabwe d'exclusion, est coincé entre les intérêts britanniques, la grande tolérance démontrée envers Mugabe par Singapour ou la Malaisie (où ce dernier se rend très souvent, attisant les rumeurs d'affairisme) et la volonté de punir son régime affichée par des pays tels que l'Australie ou la Nouvelle-Zélande. Quant aux Etats-Unis, leur silence sur ce dossier est éloquent: Washington donnant la priorité au règlement du conflit du Congo, d'où Mugabe a promis de retirer ses troupes… Boutés hors de leurs fermes, les blancs du Zimbabwe manquent plus que jamais d'alliés et de recours.

Parmi les 13 fermiers suisses ayant reçu des ordres d'expropriation, un seul a quitté sa propriété et s'est réfugié la semaine dernière à Harare, selon le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Les autres continueraient de rester sur leurs terres.