interview

Roberto Saviano: «Continuons à dénoncer la mafia, car elle déteste la lumière»

L’auteur italien de «Gomorra» a participé à la 6e Conférence mondiale des journalistes d’investigation. Il jure qu’il ne taira jamais le fait mafieux. Il livre son témoignage au «Temps»

Depuis la publication de Gomorra en 2006, c’est un homme traqué par la Camorra, la mafia napolitaine. Son ouvrage, vendu à plus de 5 millions d’exemplaires, a fait un tabac dans le monde entier. Jeudi, ce Napolitain de 30 ans est venu témoigner de son expérience à la 6e Conférence mondiale des journalistes d’investigation à Genève. Il livre au Temps ses raisons d’espérer, son désespoir et son analyse d’un pays, l’Italie, dont une partie l’a renié.

Le Temps: Le président du Conseil italien, Silvio Berlusconi, a déclaré à votre propos que vous aviez sali l’image de l’Italie.

Roberto Saviano: Je ne crois pas que c’est un livre qui salisse l’image de l’Italie, mais bien plus le scandale des ordures à Naples qui a fait la une des journaux du monde entier ou les exécutions en plein centre-ville de Naples. Ce n’est pas en se murant dans le silence qu’on aidera les Italiens. Car les mafias profitent à plusieurs égards de l’omerta. Elles n’aiment pas la lumière qui les empêche de se reproduire. Par le silence, on évite de montrer les mécanismes des organisations mafieuses, le mal qu’elles font à l’environnement en polluant le sol, les nappes phréatiques. De plus, les enquêtes restent confinées aux tribunaux. Elles permettent peut-être de se débarrasser d’une partie de la classe dirigeante de la mafia, mais celle-ci est vite remplacée par d’autres chefs criminels. Il est donc essentiel de raconter ces crimes, par l’écriture, par les mots.

– La population est-elle sensible à votre appel?

– Oui, il y a une vraie prise de conscience culturelle qui est loin de se limiter à une question purement morale comme le laissent entendre certains membres du gouvernement. C’est ce que déclarait le juge Paolo Borsellino peu avant sa mort. Les gens se rendent compte que la légalité présente des avantages. Des signaux de ce mouvement culturel sont perceptibles. Une grande partie de l’Italie a de nouveau l’impression que les histoires mafieuses sont les siennes, qu’elles ne sont pas simplement un problème limité au sud ou à la campagne.

– Comment décririez-vous le rapport des politiques italiens à la mafia?

– Les politiques italiens ne parlent de mafia qu’à travers une lunette idéologique. Quand j’ai publié Gomorra, le centre gauche de Campanie s’est senti mis sur la sellette. Maintenant, c’est le gouvernement de centre droit qui se sent accusé. De fait, les mafias deviennent un instrument pour discréditer le pays. Avant que je publie Gomorra, je me rappelle que les avocats qui défendaient le clan Casalesi soutenaient que la Camorra n’existait pas. Les assassinats n’étaient que le résultat de règlements de compte entre familles pour dominer économiquement une région, ils n’étaient «que» des crimes de sang. Face à ce genre de croyances, il faut écrire et raconter ce qu’est le fait mafieux. Par souci de réalisme. Les Italiens ne sont pas tous des mafieux. Le croire serait oublier toutes les activités de résistance qui sont menées dans le pays, ceux qui sont tombés pour combattre le phénomène. C’est aussi oublier que l’Italie a la législation anti-mafia la plus développée du monde, le plus grand nombre d’experts en la matière.

– Vous avez en permanence sept gardes du corps pour vous protéger. Voue ne vivez plus en Italie.

– Je n’ai pas décidé de prendre la voie de l’exil. Je suis assez souvent en Italie. Même si plusieurs pays m’ont offert leur hospitalité, les Etats-Unis, le Canada, la Suède ou encore l’Espagne, je ne me sens pas prêt à être un exilé. Malgré les difficultés, l’Italie reste une démocratie et elle réussit encore à résister aux coups de boutoir mafieux. L’Etat italien a obtenu quelques résultats. Le mérite du gouvernement est d’avoir procédé à de nombreuses arrestations. Mais il a commis une erreur très grave en déclarant que les mafias étaient désormais défaites. Car il faut être clair: la répression, au niveau local ou national, ne suffit pas.

– Faut-il agir à une plus grande échelle?

– Les activités mafieuses ne touchent pas que le sud de l’Italie. Elles concernent aussi les pays du nord, la Suisse, la France, l’Espagne, l’Allemagne. La grande différence entre ces Etats et l’Italie, c’est que les premiers nommés ne connaissent pas les assassinats. Ils n’ont pas cette «tradition». On tue là où la mort est physiologique. En Suisse, où les activités criminelles sont considérables, on ne tue pas par habitude séculaire.

– Par quoi commencer pour mettre un terme aux activités mafieuses qui représentent, selon vous, plus de 100 milliards d’euros pour la seule Italie?

– Il faut changer les règles de l’économie. Pour ce faire, une collaboration internationale est indispensable. Sans quoi rien ne changera. Mais pour l’heure, elle n’existe pas. Les capitaux criminels ne portent pas de traces de sang. Il est dès lors facile de dire que les problèmes se trouvent en Italie, au Maroc ou en Colombie. Les mafias sont des multinatio­nales multimilliardaires, ne l’oublions pas.

– Quels sont vos espoirs pour l’Italie?

– Pour vous répondre, je souhaite faire un détour par les Etats-Unis. J’ai personnellement été fasciné par la campagne électorale de Barack Obama. Elle était fondée sur l’espoir, sur l’engagement individuel. Obama ne promettait pas le paradis ou la richesse, mais invitait chacun au changement. En Italie, on est cantonné dans une dialectique démocratique pro- ou anti-Berlusconi. Je reprends une phrase terrible de Corrado Alvaro, un écrivain calabrais qui traduit mon sentiment. Une certitude dramatique commence à habiter le cœur des Italiens: celle selon laquelle vivre honnêtement est inutile. Quand un tel sentiment affleure, un pays entier est désespéré. Vivre honnêtement ne doit pas être une question morale, mais plutôt un choix qui permette de se réaliser. Ailleurs en Europe, quand un jeune a du talent, il peut toujours s’en sortir. En Italie, ce n’est pas suffisant. Même avec du talent, il faut un protecteur. C’est cela qui détruit les espoirs des jeunes et qui les dissuade de s’engager personnellement.

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