Tromperie

La rocambolesque affaire des faux évadés fiscaux français en Suisse

Le site d'investigation Mediapart et le fisc français ont reçu des listes de comptes cachés dans des banques suisses, incriminant plus de 1300 Français, dont plusieurs personnalités. Or ces documents sont des faux très finement élaborés, dont l'origine reste inconnue

Le 7 novembre 2017, deux hommes déposent deux cartons remplis de plus de 4000 pages de documents qui semblent être des relevés bancaires devant les bureaux de Mediapart à Paris, raconte le site d’investigation ce mercredi.

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Après un premier examen, les documents paraissent véridiques. Il s’agit de listings bancaires datés de juin 2012, contenant des informations sur des comptes détenus par des Français en Suisse, principalement à UBS, mais aussi Hottinger et Julius Baer.

Des «informations authentiques»

Avec l’aide d’étudiants du Centre de formation des journalistes de Paris (CFJ), Mediapart compile toutes les données reçues, qui en fin de comptes représentent «1346 noms, pour un montant total des avoirs supérieur à 1,4 milliard d’euros (1,63 milliard de francs)».

Parmi ces noms figurent «un ancien ministre de droite, […], plusieurs actionnaires de grandes entreprises familiales, de hauts dirigeants de banques françaises, un ancien président du Medef, une écrivaine à succès, des avocats, une actrice célèbre, une grande éditrice, une productrice de télévision en vue, des personnalités religieuses catholiques, juives et bouddhistes, et même la belle-sœur d’un ancien président de la République», détaille le site.

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De quoi attiser la curiosité de l’équipe d’investigation, d’autant plus que les documents de ce «carton suisse» contiennent «des informations authentiques et confidentielles». Mais la supercherie est découverte au moment de la prise de contact avec les personnes incriminées, qui tombent des nues. «Si j’avais 500 000 euros en Suisse, je ne serais pas en train de galérer pour boucler mes fins de mois», ironise ainsi l’une d’entre elle auprès des journalistes.

Les services fiscaux ont aussi reçu ces documents

L’affaire semble de plus en plus suspecte. Un mystérieux «Monsieur Schweizer», avait par ailleurs déjà tenté d’appâter Mediapart au début de l’année 2013 – en pleine affaire Cahuzac – avec une dizaine de documents apparemment issus des mêmes banques et datés de la même époque.

Le 6 décembre, Le Canard enchaîné révèle que des listes ont été remises en 2016, aux autorités fiscales françaises qui avaient alors conclu «qu’une partie au moins des documents avait été fabriquée». Selon Mediapart, il s’agit des mêmes documents reçus par sa rédaction.

Le mystère demeure toutefois sur les motivations des auteurs de la tromperie. «S’agissait-il de nuire à des personnalités citées dans les listings, comme dans l’affaire Clearstream? Les faussaires voulaient-ils couvrir de ridicule la DNEF [Direction nationale des enquêtes fiscales, ndlr], et dissuader ainsi la France et d’autres pays européens d’acheter des listings de fraudeurs?» s’interroge Mediapart, rappelant au passage qu’un Suisse a dernièrement été condamné en Allemagne pour avoir espionné les services fiscaux de Rhénanie pour le compte du Service de renseignement de la Confédération.

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La justice française n’a à ce jour pas ouvert d’enquête pour démasquer les faussaires auteurs de cette manipulation.

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