Physiquement, David Shayler n'a rien, mais alors vraiment rien, de James Bond. Ce serait même un euphémisme de dire qu'il frise l'embonpoint. A 32 ans, ce Britannique aurait pu profiter du creux de la «cucumber season» (l'été), pour se dorer sur la Côte d'Azur ou une plage espagnole, comme plusieurs millions de ses compatriotes. Mais David Shayler préfère l'ombre, elle lui permet de ruminer sa petite vendetta personnelle.

Depuis sa cellule de la prison de La Santé à Paris, où il croupit depuis une grosse semaine en attendant d'être fixé sur une procédure d'extradition enclenchée par Londres, l'ex-agent secret du MI5 – le contre-espionnage britannique – menace de «faire exploser le gouvernement» en balançant «des fuites sur mon site internet». On dit que Tony Blair est régulièrement tenu au courant de l'affaire dans sa villa de Toscane, où il se prélasse quelques jours. De son côté, le Foreign Office a beau démentir, une forme de panique s'est emparée du ministère des affaires étrangères, depuis que la presse – à commencer par le Sunday Times – relaie avec complaisance les «bombes» de David Shayler.

Ancien journaliste… au Sunday Times, le replet agent secret affirme que le gouvernement de Sa Majesté avait planifié en 1996 l'assassinat de Mouammar Kadhafi, une opération qui a coûté 250000 francs pour un échec lamentable: l'engin explosif avait été placé sous la fausse voiture dans l'escorte du dirigeant libyen. Malgré des manœuvres dilatoires particulièrement acrobatiques, le gouvernement New Labour a dû renoncer vendredi dernier à empêcher la BBC de diffuser une interview sulfureuse de Shayler dans son magazine d'investigation Panorama.

Après plusieurs heures de palabres judiciaires avec les avocats de la première chaîne de service public, les autorités ont finalement donné leur feu vert à la programmation d'une émission très embarrassante pour le pouvoir. Durant l'entretien – réalisé avant son arrestation par les services secrets français – Shayler explique que c'est la branche extérieure de l'espionnage, celle des opérations à l'étranger, le MI6, qui a tout organisé. Elle aurait financé un groupe islamiste extrémiste libyen, opposé à Kadhafi, pour effectuer le sale boulot. «Et voilà comment, raconte Shayler à la télé, des millions de livres sterling, l'argent du contribuable britannique, ont été dépensés pour essayer de descendre un chef d'Etat étranger». Responsable du «Libyan Desk» pendant deux ans au MI5, Shayler prétend qu'il a eu vent de toute l'affaire durant un contact de liaison avec son alter ego du MI6 en charge du même dossier.

L'attentat a échoué, mais les terroristes libyens n'ont, on s'en doute, pas pris la peine de rembourser le gouvernement anglais. Plus grave, reste une question: le Foreign Office a-t-il oui ou non commandité l'opération? Responsables de ce ministère à l'époque des faits, les conservateurs ont répondu qu'il n'en était rien. Si c'est le cas, de deux choses l'une. Soit l'officier du MI6 a menti à David Shayler (guerre d'intox entre les services?), soit le MI6 a agi en dehors de tout contrôle gouvernemental, ce qui est toujours gênant pour une démocratie aussi vertueuse que la britannique.

Plus vexant encore pour les autorités, un autre espion a lui aussi pris le large pour mettre la dernière main à un futur livre truffé de révélations. Traqué par ses ex-collègues du MI6, Paul Tomlinson était un vieux routier des opérations spéciales, en Bosnie et à Moscou notamment. Il se planque actuellement à Auckland, en Nouvelle-Zélande. Il y a dix jours, il se trouvait à Paris, pour un rendez-vous sur le coup de midi avec un certain… David Shayler. Mais Shayler n'est jamais venu. Au même moment, les limiers de la DST, le contre-espionnage français, le «serraient» dans la chambre 503 du bien nommé hôtel Britannia, à deux pas de la Gare Saint-Lazare. Interpellé peu après son compatriote, Tomlinson a été relâché par les Français, faute de preuves. Avant de prendre la poudre d'escampette pour les Antipodes.

Toute cette histoire d'assassinat de Kadhafi relève de la «pure fantaisie», répétait hier encore Robin Cook, le ministre des Affaires étrangères, l'homme qui a sans doute autorisé l'«opération» visant à rapatrier le plus vite possible et par tous les moyens imaginables ces deux ex-agents à la dérive. Et puis, même si la version officielle prétend qu'ils «ne savent rien», il est vrai qu'il doit être particulièrement insupportable pour le gouvernement de voir chaque jour s'égrener en «une» de la presse nationale, les chapitres secrets du roman d'espionnage de ses propres services… secrets.

Tout le pays attend maintenant de savoir ce que les deux anciens espions «ne savent pas». A la joyeuse époque de Blake et Mortimer, les espions au service de Sa Très Gracieuse Majesté avaient au moins l'élégance de tenir leur langue. Et ils ne diffusaient pas la chronique fouillée de leurs états d'âme sur l'Internet.