«La réconciliation, c’est d’abord la justice sociale»

Madagascar Le premier ministre helvético-malgache Roger Kolo tire le bilan de six mois de pouvoir

Il est prêt à «passer l’éponge» sur le passé

Premier ministre de Madagascar depuis six mois, le médecin genevois Roger Kolo, qui bénéficie de la double nationalité suisse et malgache, vient d’échapper à une quatrième motion de censure. Il doit affronter une profonde dépression économique et sociale dans ce pays de 22 millions d’habitants parmi les plus pauvres du monde. Cinq ans de gouvernement de transition non démocratique d’Andry Rajoelina ont isolé et ruiné le pays. La population est exsangue et les investisseurs restent sceptiques. Pour Roger Kolo, la priorité c’est donc la justice sociale et la paix.

Le Temps: Monsieur le premier ministre, après 35 ans de paisible consensus helvétique, la confrontation avec la politique malgache n’est-elle pas un peu rude?

Roger Kolo: La politique malgache est très éloignée du consensus helvétique et ne repose pas sur des valeurs objectives ou cartésiennes. Dans les valeurs malgaches, «l’homme est son mental». Tout est basé sur les sentiments les plus forts, le courage, le cœur. Ici les chiffres ne disent rien de la réalité humaine.

– La «réconciliation nationale» est sur toutes les lèvres. Mais l’avenir de ce pays est pris en otage par les divergences d’intérêts particuliers entre les anciens présidents, Didier Ratsiraka, Albert Zafy, Marc Ravalomanana, Andry Rajoelina. Comment s’en sortir?

– Que tous ces anciens présidents passent le flambeau aux forces nouvelles. C’est notre défaut: nous n’avons pas su préparer nos successeurs. Il faut accepter de quitter le pouvoir quand les idées sont dépassées. Quant à la réconciliation nationale, elle passe d’abord par la reconnaissance d’un président élu démocratiquement [ndlr: Hery Rajaonarimampianina, élu à fin 2013] et reconnu par la communauté internationale, avec un gouvernement issu de cette élection. Il n’est plus question de remettre tout cela en cause par une «autorité de transition» bis avec les anciens chefs d’Etat. Non, il faut construire à partir de l’équipe mise en place démocratiquement.

– Qu’entendez-vous par réconciliation nationale?

– La réconciliation nationale, ce n’est pas des déclarations d’amour. Ce n’est pas non plus réconcilier des politiciens entre eux. C’est de la justice sociale avant tout. C’est la raison pour laquelle nous avons fait passer une loi sur la décentralisation. Pour que les gens dans les provinces sentent que l’on s’intéresse à eux. La réconciliation, c’est réconcilier l’Etat avec le peuple. Amener aux gens la santé, l’eau potable, s’intéresser à l’agriculture. A ce sujet, les Suisses sont très actifs, avec des ONG telles que SAHA, un vaste projet de développement rural qui compte 1200 groupements paysans.

– Une décentralisationparticipative?

– Oui, c’est l’objectif. Très rapidement c’est la communauté qui doit prendre en main ce qui la concerne. En s’appuyant sur une structure sociale traditionnelle et fondamentale, le fokonolona. C’est là, au niveau local, que la population peut assumer son destin.

– Après cinq ans de crise, la population n’en peut plus. Elle veut des résultats. Et plus personne ne fait confiance aux politiques.

– Cette impatience est légitime. Cela fait cinq ans que ce peuple croupit dans la misère à cause d’actions malhonnêtes, des détournements de biens. Je demande pourtant aux gens un peu de patience pour que la stabilité nouvelle porte ses fruits. Je leur demande aussi de participer, de ne pas seulement attendre la redistribution. Mais il y a des premiers signes: les programmes alimentaires et sanitaires qui s’étendent, l’arrivée à Tamatave pour huit mois du bateau sanitaire Africa Mercy Ships, géré par le Suisse Roland Decorvet, et son programme de soins gratuits.

– N’est-il pas choquant de voir des politiciens défendre des intérêts matériels personnels, comme l’obtention de véhicules 4x4, alors que 85% de la population vit avec moins de 1,5 dollar par jour?

– C’est choquant. Mais mon gouvernement avance pendant que ces politiciens guidés par leur propre intérêt se disputent entre eux. Le peuple les oubliera un jour, quand on verra qui se bat vraiment pour l’intérêt du pays.

– Pour les investisseurs, la stabilité politique est essentielle.

– Nous nous battons pour la stabilité. Qui passe par la lutte contre la pauvreté et contre l’insécurité. Dans le sud, nous avons obtenu la reddition de 5000 dahalos, des voleurs de zébus devenus très dangereux.

– Comment avez-vous fait?

– Avant on envoyait des soldats, qui tuaient, brûlaient des maisons. Mais sans résultats. Ma démarche c’est d’impliquer les députés du sud, les notables, de rétablir l’ancienne structure de justice sociale, plutôt préventive, et d’engager le dialogue. Car les voleurs, ce sont des gens du coin qui, à force de souffrance et de désespoir, finissent par voler. Et je suis allé discuter avec tous ces gens. A la fin, ils m’ont donné leur lance. Un signe de très grande confiance.

– Comment rassurer les bailleurs et la communauté internationale?

– Par la bonne gouvernance. Le Conseil des ministres vient de signer un accord sur la protection des investissements avec la Suisse (ndlr: accord ratifié par les Chambres fédérales en… 1999) et qui sera soumis prochainement au parlement. Un signal pour d’autres pays. Notre action contre le trafic du bois de rose est un succès. Dans le nord, nous sommes d’abord arrivés à zéro exportation illicite par des contrôles sur les ports, puis à la coupe zéro, par l’éducation des gens.

– Vous misez sur une croissance à deux chiffres dès 2017, n’est-ce pas exagérément ambitieux au vu des infrastructures routières et énergétiques catastrophiques?

– Oui, c’est très ambitieux. Mais je suis optimiste, car Madagascar a un potentiel énorme. Il suffit d’une véritable volonté politique. Nous dormons sur de l’or, du pétrole et des pierres précieuses. Le moteur du développement, c’est l’homme, bien sûr, mais nous devons aussi faire en sorte que l’on cesse d’exploiter sans vergogne nos richesses contre quelques belles promesses non tenues.

– L’épine dans le pied de votre gouvernement, c’est l’arrivée clandestine de l’ancien président Marc Ravalomanana, condamné par contumace et en exil en Afrique du Sud. Comment traiter ce problème?

– On ne va pas le renvoyer. Notre Constitution l’interdit. On va faire avec lui. Il fallait assurer sa sécurité, car s’il est adulé par certains, il reste détesté au point que sa vie est menacée. D’où sa mise en résidence surveillée. N’oublions pas qu’il est tenu pour responsable de la mort de dizaines de personnes lors des émeutes de 2009 et accusé de n’avoir jamais payé de taxes douanières ou de factures d’électricité pour ses propres affaires.

– Aura-t-il un procès équitable?

– Oui, il sera équitable, je m’y engage. D’ailleurs, Marc Ravalomanana n’est désormais plus une menace pour le gouvernement. Il a perdu beaucoup de son charisme. Par gain de paix, dans l’ancienne Yougoslavie, on a nettoyé l’ardoise. Moi je suis pour cela. Je suis pour la paix, même au détriment parfois de la justice. Evidemment pas si l’accusation dépasse tout en gravité. Mais il faut chercher la paix. C’est ce dont ce pays a le plus besoin.