Des fossoyeurs s’activent en arrière-plan, dans le cimetière de Huntsville , au Texas, où sont enterrés les prisonniers exécutés. Des centaines de croix, certaines annotées, d’autres sans nom, sans numéro. Le sociologue et formateur suisse Pierre Pradervand marche d’une tombe à l’autre, et rappelle quelques évidences. Rien qu’au Texas, 500 personnes ont été exécutées depuis le rétablissement de la peine de mort aux Etats-Unis, en 1976. Plus de 200 exécutions ont été ordonnées par l’actuel gouverneur Rick Perry, en poste depuis 2000. C’est plus qu’aucun autre gouverneur de toute l’histoire américaine.

Un avocat négligent

Cette scène fait partie du webdocumentaire consacré à Roger McGowen que Le Temps a soutenu financièrement, et vous propose de découvrir dès aujourd’hui sur son site internet. Roger est un Afro-Américain né dans un des pires ghettos de Houston en 1963. Arrêté six semaines après le meurtre de la propriétaire d’un night-club en 1986, sans antécédents judiciaires, il passe aux aveux après six heures d’interrogatoire par la police, choisissant d’endosser le crime pour protéger son frère aîné, qui a déjà passé la moitié de sa vie en prison. Il est persuadé à l’époque que son alibi, extrêmement solide puisqu’il était au moment du crime à une fête de famille, le sauvera.

Mais son frère meurt, et l’avocat commis d’office qui doit le défendre néglige son client, refuse les preuves et éléments que Roger veut lui communiquer. Connu pour être alcoolique, il se vante d’avoir envoyé bon nombre de ses clients à la mort. Il s’endort plusieurs fois pendant le procès de Roger, qui est condamné à mort. Nous sommes en 1987, le cauchemar commence. Vingt-sept ans plus tard, il n’est pas terminé. Roger a quitté le couloir de la mort de l’unité Polunsky de Livingston en 2012, la justice finissant en 2011 par reconnaître les failles de son premier procès. Mais il est toujours en prison.

Minorités surreprésentées

Son histoire n’est pas exceptionnelle. Les minorités sont surreprésentées parmi les condamnés à mort, selon le Centre d’information sur la peine capitale , qui recense les exécutions. Les Noirs constituent 35% des prisonniers exécutés sur ces trois décennies et 42% des condamnés à mort, alors qu’ils ne représentent que 12% de la population américaine.

Mais ce n’est pas seulement le côté emblématique de cette histoire qui retient l’attention. Car du fond de sa cellule, Roger a choisi la résilience. Il embrasse la vie, pardonne à ses bourreaux, choisit la liberté, la foi, et de victime, devient responsable. Il écrit, sur sa vieille machine à écrire, il pense. Sans haine, sans rancœur, sa parole étonne. Elle a subjugué Pierre Pradervand, qui entretient une correspondance avec lui depuis 1997, et lui a consacré un livre, Messages de vie du couloir de la mort.

Aujourd’hui, le Noir pauvre et inconnu a des dizaines d’amis dans le monde, qui se battent pour lui. En France, Libération a publié certaines de ses lettres. Son comité de soutien lève des fonds pour payer les frais d’avocat, organise des visites, les parloirs représentant un autre moment fort du webdoc. On y voit et entend Roger au téléphone, serein, souriant parfois, expliquer comment il lutte contre la déshumanisation carcérale par la force de sa volonté, par l’indépendance de son esprit. Il parle de sa foi, de sa confiance en l’homme, du pardon. Une incroyable leçon d’humanisme.

Il a fallu trois ans d’enquête et de tournage au réalisateur Nicolas Pallay pour boucler le film (diffusé en janvier sur la TSR) à l’origine du webdoc. L’intérêt de celui-ci est bien sûr que sa forme est ouverte, permettant d’intégrer par exemple les derniers développements judiciaires. On y retrouve aussi les entretiens avec des membres de sa famille, une visite au ghetto où il est né, les rencontres avec Roger au parloir, et toutes les informations qui permettent de suivre le sort du condamné #889.

Cette petite phrase encore dans une de ses lettres: «Le Texas condamne et même exécute rapi­dement des hommes et des femmes à partir de très peu de preuves, mais quand il s’agit de corriger ses erreurs et de faire en sorte que justice soit faite, il agit si lentement que c’est comme s’ils n’agissaient pas du tout, ce qui est le cas.»