«Je vous suggère de donner le feu vert.» Par ces quelques mots, concluant une note adressée par Roland Dumas, alors ministre des Affaires étrangères, l'affaire des frégates vendues à Taïwan – à laquelle est mêlée Christine Deviers-Joncour – prend un autre tour. Des documents que Le Monde publie dans son édition datée de jeudi révèlent que, contrairement à ce qu'avait toujours affirmé Roland Dumas, il avait finalement approuvé la vente de six bâtiments au régime nationaliste.

L'événement, dans la saga politico-amoureuse que constitue le dossier Dumas - Deviers-Joncour, est de taille. Si l'ancien ministre est traîné aujourd'hui devant la justice, c'est en raison du profit personnel qu'il aurait pu tirer de l'imposante commission (40 millions de francs suisses), perçue d'Elf par sa maîtresse d'alors, chargée, on s'en souvient, de convaincre le ministre d'infléchir la politique suivie jusque-là par l'Elysée et le Quai d'Orsay: pas de vente de matériel militaire à Taïwan, au nom des bonnes relations à entretenir avec Pékin. Pour le régime communiste, en effet, toute vente d'armes à la Chine nationaliste constitue un quasi-casus belli: pour s'y être risqué, le gouvernement Ballladur, quelques années plus tard, allait l'apprendre à ses dépens.

Que nous apprennent les archives officielles dévoilées par Le Monde? Elles ne montrent toujours pas que Roland Dumas ait émargé la commission touchée par son amie. Mais le document central – une note adressée au président de la République, François Mitterrand, et datée de «mai 1991» – fait apparaître que le ministre, déjà lié à Christine Deviers-Joncour, change d'avis, après s'être montré extrêmement intransigeant sur le sujet. Or tout au long de la procédure qui dure depuis des mois, l'ancien ministre n'a cessé d'affirmer qu'il avait été hostile, sans répit, à toute vente de frégates à Taïwan. Le voilà contredit, et sous sa plume. De surcroît, l'homme a admis, au cours de l'enquête, que sa maîtresse – c'était son rôle, on l'a vu – était intervenue pour tenter de le faire changer d'avis. Comment ne pas établir un lien, désormais, entre ce revirement, contraire à la ligne qu'il s'était fixée, et l'influence apparente de sa maîtresse?

Par ailleurs, des documents émanant de la société Thomson que le quotidien a diffusés le 20 juillet dernier montrent que le groupe, constructeur des vedettes, avait refusé de payer la commission attendue par Christine Deviers-Joncour. Apprenant cela – autre document –, l'Elysée s'est indigné, insistant pour que la commission soit versée. Finalement, on le sait, c'est une autre société, Elf, qui a réglé à l'amie de Dumas une partie du pot-de-vin qui lui était destiné.

Dans la défense qu'il opposera certainement à l'accusation, Roland Dumas ne manquera pas de faire valoir qu'il avait pris toutes les précautions nécessaires pour que la vente des vedettes ait un «caractère purement commercial», et qu'il avait posé des conditions très fermes pour cela. Malheureusement pour lui, ces conditions figuraient déjà au dossier de Thomson et, jusqu'à son revirement, n'avaient pas suffi à faire fléchir l'Elysée. Ce qui n'a pas empêché l'avocat de l'ancien ministre des Affaires étrangères de réagir mercredi après-midi déjà aux révélations du Monde en faisant valoir que c'était bien François Mitterrand qui, le premier, en avril 1991, avait donné son accord pour la vente des fameuses frégates, Roland Dumas ne faisant que «suggérer» au chef de l'Etat, un mois plus tard au retour d'un voyage en Chine, de donner un feu vert éminemment conditionnel.

Coïncidence ou non, Christine Deviers-Joncour, mise en examen en décembre 1997 pour «complicité de tentative d'escroquerie», a été entendue hier après-midi par un des juges chargés de son dossier. Sujet de l'interrogatoire: la vente de frégates à Taïwan…