«La France est devenue beaucoup trop conformiste»

Europe L’ex-ministre français des Affaires étrangères Roland Dumas reproche aux dirigeants de son pays d’avoir renoncé à leur différence

A 92 ans, le célèbre avocat français Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères sous les deux septennats de François Mitterrand puis président du Conseil constitutionnel, vient de publier Politiquement incorrect (Ed. Cherche-Midi), un nouvel opus de ses mémoires. Un titre volontiers provocateur pour ce sulfureux bretteur, impliqué dans l’affaire Elf, condamné en 2007 dans le cadre de la succession du sculpteur suisse Alberto Giacometti, mais résolu à user de sa liberté de parole. Rencontre dans son bureau parisien de l’île Saint-Louis.

Le Temps: Commençons par l’un des dossiers chauds de l’actualité internationale: celui des départs en masse d’émigrants depuis les côtes libyennes. Vous parlez beaucoup, dans votre livre, des relations entre la France et l’ex-dictateur Mouammar Kadhafi, que vous avez souvent rencontré dans les années 1980-1990. Or, à vous lire, l’on finit par penser que ce tyran n’était pas aussi imprévisible et dangereux qu’on le dit aujourd’hui…

Roland Dumas: Traquer Kadhafi, puis laisser les rebelles le tuer en octobre 2011 était une bêtise. Si l’on s’était montré ferme avec lui, pour protéger la population civile de Benghazi des exactions, on aurait pu trouver un terrain d’entente. Cela va paraître cynique, je sais. Mais telle est la réalité de la diplomatie. Je me souviens très bien de nos rencontres, et en particulier de la première, juste avant l’élection à la présidence de la République de François Mitterrand, en 1981. Kadhafi avait fait passer un message. Il souhaitait disposer d’un contact direct avec le futur chef de l’Etat. Lequel a évité de répondre à cette demande, tout en me chargeant de ce dossier. Que s’est-il passé ensuite? L’armée française est intervenue au Tchad pour contrer les Libyens, mais nous nous sommes aussi opposés, plus tard, au survol du territoire français par les avions de chasse américains envoyés, en avril 1986, pour frapper la résidence du dictateur à Tripoli. Notre relation était un mélange de grande fermeté et de coopération. Kadhafi comprenait les limites à ne pas franchir. Il fallait user de la force pour le faire plier. Pas le supprimer et ouvrir la voie au chaos que l’on connaît aujourd’hui.

– Vous estimez donc, avec le recul, qu’on pouvait lui faire confiance?

– Je parle des relations entre la France et la Libye, qui sont indissociables, on l’oublie, de la fin de la guerre d’Algérie et des convulsions qui suivirent. Kadhafi était le fruit d’une histoire. Beaucoup de choses et de contacts secrets se passaient via la Suisse, où je suis allé plusieurs fois rencontrer les émissaires du Colonel. Mon ami aujourd’hui décédé le banquier Jean-Pierre François, qui résidait à Genève, nous a beaucoup aidés. Avec Kadhafi, il fallait frapper du poing sur la table et tenir parole. Il ne comprenait que ça. Il était turbulent, inconstant, prêt à tout, mais pas imprévisible. Il comprenait le langage de la fermeté. Il m’a dit un jour, sous sa tente en plein désert: «Vous au moins, vous ne m’avez jamais menti.» Cela nous a permis de maintenir des relations stables durant plus de vingt ans.

– Ce genre de point de vue tranché sur Kadhafi et son régime, c’est votre manière d’être «politiquement incorrect»?

– J’ai connu la guerre. Je me suis battu, au sortir de l’adolescence, dans les rangs de la résistance. Mon père, résistant dans le Limousin, a été fusillé par les Allemands en mars 1944. Je sais ce qu’est la violence. Et je sais aussi que les hommes, lorsqu’ils sont au pouvoir, ne peuvent pas prendre leurs décisions selon des critères ordinaires. C’est juste impossible. L’intégration européenne, envers laquelle j’ai longtemps été sceptique, m’a été imposée par François Mitterrand. Il m’a demandé de la servir. Je l’ai fait. Et je pense qu’elle est aujourd’hui irrémédiable, ce dont je me félicite. On ne pourra pas la démolir. Mon inquiétude porte sur le suivisme, la peur de mon pays d’assumer aujourd’hui sa différence. La France est devenue beaucoup trop conformiste. De Gaulle, que je combattais politiquement, incarnait cette différence, que François Mitterrand a ensuite cultivée. Aujourd’hui, l’on veut être bien sous tous rapports, ne pas fâcher Washington, ne pas fâcher les banquiers… Les Américains, pourtant, ne demandent pas ça. Je me souviens du général Vernon Walters, l’un des émissaires de Ronald Reagan, s’approchant de Mitterrand et lui disant, en anglais, alors qu’il était parfaitement francophone: «You French, you are always difficult, but you are reliable» («Vous, les Français, vous êtes toujours difficiles, mais l’on peut compter sur vous»). Pourquoi a-t-on abandonné cette ligne politique en rejoignant, par exemple, le commandement militaire de l’OTAN, inféodé aux Etats-Unis?

– Vos mémoires tournent évidemment autour de François Mitterrand. Vous semblez, au fil des pages, avoir été intimidé par lui tout au long de votre collaboration…

– Mitterrand était très intimidant. Il était un mélange rare d’une personnalité très humaine, sachant être proche de vous, tout en conservant une grande distance, qu’il alimentait par son immense culture. Oui, Mitterrand m’a toujours impressionné. Et quand même, quelle vie! Il savait qu’il avait l’étoffe des plus grands. Et il savait aussi que, battu ou vainqueur, il serait toujours seul. J’ai côtoyé Picasso, un maître absolu. Lui aussi en imposait, mais seulement dans son domaine, celui de l’art. Mitterrand exerçait sur nous, ses proches collaborateurs, une forme de domination «universelle».

– Le «conformisme» français que vous dénoncez résulte-t-il de l’absence d’hommes d’Etat de cette trempe-là aujourd’hui?

– J’y vois surtout le résultat d’une époque où il faut, avant tout, être «correct». La France est trop correcte. Elle accepte d’être le petit doigt sur la couture du pantalon aux côtés des autres alliés, ce qui nous amène à gâcher de belles cartes diplomatiques. On paie aussi le prix de nos reniements. S’y ajoutent les contraintes économiques. La politique de gauche, sur laquelle on se fait élire, n’est pas au rendez-vous. Cette uniformité me fait peur. Elle est dangereuse. Elle n’est pas conforme à la vocation et à la personnalité de la France.