États-unis – Iran

Le rôle d’intermédiaire discret joué par Oman

La médiation du sultan Qabous Ben Saïd a ouvert, dès mars 2013, le dialogue entre Washington et Téhéran qui a permis la signature de l’accord de Genève fin novembre

S’il est un pays du golfe Arabo-Persique qui s’est réjoui sans la moindre arrière-pensée de la conclusion, à la fin novembre, de l’accord intérimaire sur le nucléaire iranien, c’est Oman. A rebours des deux poids lourds de la région, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, qui voient l’hypothèse d’une réintégration de Téhéran dans le concert des nations avec anxiété, le petit sultanat milite activement en faveur de ce déblocage diplomatique. Dans les mois qui ont précédé la signature du compromis de Genève, entre le groupe des P5 + 1 et les émissaires du président Hassan Rohani, cette pétromonarchie a joué un rôle d’intermédiaire, discret mais efficace.

Négociations secrètes

A la fois proche de l’Iran, qui n’a jamais oublié sa neutralité durant les huit années de guerre avec l’Irak, et des Etats-Unis, qui ont apprécié son implication dans le processus de paix avec Israël dans les années 1990, Oman a facilité le rapprochement entre le «Grand Satan» américain et le chef de file de l’«Axe du mal». Son principal apport a été l’organisation, au mois de mars sur son territoire, de la première séance des négociations secrètes entre les deux ennemis de plus de trente ans. Un canal dont l’existence a été révélée par l’agence Associated Press et le site Al-Monitor, le 24 novembre, à peine l’accord annoncé sur les bords du lac Léman.

Côté américain, les participants à cette rencontre inaugurale étaient William Burns, numéro deux du Département d’Etat, et Jack Sullivan, conseiller à la sécurité nationale du vice-président Joe Biden. Selon un diplomate omanais, leurs vis-à-vis iraniens étaient Ali Akbar Salehi, le ministre des Affaires étrangères du président Mah­moud Ahmadinejad, encore en poste à cette époque, et Ali Akbar Velayati, conseiller diplomatique de l’ayatollah Khamenei.

«Nous testons le terrain depuis l’époque Clinton, explique la source omanaise. Mais ce n’est qu’avec l’arrivée au pouvoir de Barack Obama que nous avons commencé à sentir un intérêt côté américain. Nos efforts ont ouvert la voie à l’accord de Genève. Sa Majesté [le sultan Qabous Ben Saïd] s’est personnellement investie dans cette affaire.» Doyen des souverains arabes, au pouvoir depuis plus de quarante ans, Qabous n’a pas oublié comment l’Iran, du temps du shah, l’a aidé à triompher de la guérilla marxiste qui faisait rage dans les montagnes du Dhofar, au début des années 1970. Adepte comme la majorité de ses sujets de l’islam ibadite, une branche ultra-minoritaire de l’islam, le sultan se méfie de l’obsession anti-chiite des dirigeants saoudiens et de leurs prétentions à défendre les intérêts sunnites au Moyen-Orient.

Pour préparer la réunion secrète de mars, Oman a abrité dans le courant de l’année 2012 plusieurs rencontres de moindre niveau. Mascate a également reçu, durant cette période, de hauts responsables des deux pays à de nombreuses reprises, notamment John Kerry, qui était encore chef de la Commission des affaires étrangères du Sénat, avant de prendre la direction du Département d’Etat.

L’un des acteurs clés de cette diplomatie secrète est Salem Ben Nasser Al-Ismaïli. Chef de l’Autorité de promotion des investissements, formé aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, il est l’homme de confiance du sultan pour les relations avec Téhéran. Il a œuvré en coulisses à la libération des trois randonneurs américains arrêtés et emprisonnés en 2009 pour «espionnage» après être entrés sans s’en apercevoir au Kurdistan iranien. Moyennant quelques centaines de milliers de dollars de caution et de longs conciliabules avec les Iraniens, Al-Ismaïli a obtenu que les trois jeunes gens soient relâchés en deux étapes: Sarah Shourd en 2010, puis ses compagnons Shane Bauer et Josh Fattal en 2011.

La réciproque est intervenue quelques mois plus tard, avec les libérations successives, entre août 2012 et avril 2013, de quatre Iraniens emprisonnés aux Etats-Unis pour trafic d’armes ou tentatives d’acquisition de matériel à «double usage», dont Mojtaba Atarodi, un scientifique soupçonné d’avoir été associé au programme nucléaire iranien.

L’élection de Rohani

«En tant que maître d’œuvre de ces échanges de prisonniers, Al-Ismaïli a permis aux deux parties de signaler leur bonne volonté», explique Ali Vaez, analyste à l’International Crisis Group. Le sultanat reconnaît l’effet des sanctions occidentales sur la nouvelle ligne iranienne. «Certains pays occidentaux nous ont même demandé de les aider à transmettre de l’argent à leur ambassade à Téhéran, sourit le diplomate omanais. Mais ce qui a fait la différence, c’est le peuple iranien lui-même. En élisant Rohani, il a voté en faveur du changement, poursuit-il. Khamenei [le guide suprême iranien] a eu l’intelligence de reconnaître cette aspiration. Rohani était son candidat.»

Qabous a pris soin de lui rendre visite à deux reprises ces derniers mois. Lors de sa dernière venue, au mois d’août, il lui a notamment transmis une lettre de Barack Obama. «Dans ce courrier, le président américain réitérait son désir d’ouvrir le dialogue avec l’Iran et s’engageait à lever les sanctions en échange de mesures concrètes pour résoudre la question nucléaire», affirme un spécialiste du dossier.

Oman pourrait poursuivre son rôle d’entremetteur dans les prochains mois, pour s’assurer que les espoirs nés à Genève ne s’effondrent pas. Salem Al-Ismaïli est peut-être déjà à la manœuvre pour obtenir la libération d’un quatrième américain, en contrepartie de celle de Mojtaba Atarodi. Il pourrait s’agir de Robert Levinson, un enquêteur privé sous contrat avec la CIA, disparu sur l’île de Kish, en 2007, et que Téhéran a toujours démenti avoir arrêté.

Le sultanat sait que le chemin avant un accord final sera long mais ses dirigeants ne veulent pas d’un retour au climat de guerre froide qui prévalait avant Genève. Une confrontation militaire entre l’Iran et les Etats-Unis aurait des répercussions désastreuses pour ce pays qui borde le détroit d’Ormuz.

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