La scène s'est déroulée le 3 octobre dernier sur la base militaire colombienne de Tolemaida. Le ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, avait préparé une surprise pour la visite du chef du Pentagone, Robert Gates: une démonstration fictive de libération d'otages, avec la participation d'avions, de parachutistes, de troupes au sol et d'hélicoptères. Et surtout, beaucoup de coups de feu. Tous les rebelles étaient abattus. Le message du gouvernement colombien à son allié américain était clair: «Nous sommes prêts à lancer nos troupes», malgré l'opposition des familles des otages et de pays comme la France.

Quelques heures plus tard, dans l'avion qui l'emmenait au Chili, Robert Gates s'est livré à un exercice diplomatique. Même s'il se déclarait poliment impressionné par la démonstration de force colombienne, il n'en adressait pas moins un avertissement au président Alvaro Uribe qui tenait en un seul mot: «Patience». L'ancien directeur de la CIA savait de quoi il parlait. Il a notamment rappelé sa propre expérience au Liban dans les années 80, dans des affaires de libération d'otages. En clair: aucune opération ne devait être lancée si la sécurité des otages n'était pas garantie.

Travail en coulisse

Neuf mois plus tard, le scénario «à la Rambo» de Tolemaida a laissé sa place à un «happy ending» sans effusion de sang. Difficile de ne pas voir la patte du Pentagone, voire de son chef, dans l'opération qui a permis la libération des otages mercredi dernier.

Loin des projecteurs braqués par la France sur Ingrid Betancourt, les Etats-Unis se sont voulus discrets sur le sort de leurs otages pendant leurs cinq ans et demi de captivité. Ils ne sont pas restés les bras croisés pour autant. Après tout, ce n'est pas pour rien que l'ambassade américaine à Bogota est la plus importante au monde après celle de Bagdad. Ce n'est pas en vain non plus que les Etats-Unis ont financé le Plan Colombie avec sept milliards de dollars depuis huit ans. «Washington a travaillé en coulisse, avec beaucoup de discrétion, tout en facilitant les contacts qui pouvaient lui permettre d'atteindre son objectif de libérer les otages sains et saufs», a expliqué Michael Shifter, vice-président du Dialogue inter-américain, un institut basé à Washington. «Les Etats-Unis ont apporté un soutien technique, principalement dans le domaine de l'espionnage», a-t-il ajouté.

Des gestes pour Hugo Chavez

Dans l'ombre, les Etats-Unis se sont autorisés quelques gestes pour essayer de libérer les otages. Y compris pour faciliter la médiation du président vénézuélien Hugo Chavez l'automne dernier, en dépit des relations tendues entre les deux pays. Les autorités américaines ont notamment ouvert les portes du Département d'Etat à la sénatrice colombienne Piedad Cordoba, qui collaborait avec le Venezuela. Elle a été aussi la seule à pouvoir rendre visite à l'ancien leader des FARC «Simon Trinidad», détenu dans la région de Washington, où il purge une peine de 60 ans de prison.

Après la libération des otages, la discrétion est toujours de mise aux Etats-Unis. Les trois Américains sont tenus au secret dans un hôpital militaire de San Antonio, au Texas. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que Washington ait nié le versement d'une rançon. Pendant toutes ces années, les Etats-Unis n'ont cessé de dire qu'ils «ne négocieraient pas avec des terroristes». Pour eux, admettre l'existence d'une rançon reviendrait à inciter des mouvements de part le monde à enlever d'autres de leurs citoyens.

Curieuse coïncidence, le candidat républicain à la Maison-Blanche, John McCain, se trouvait la semaine dernière en Colombie pour défendre l'accord de libre-échange que les démocrates bloquent au Congrès. Le président Uribe, l'allié le plus important de l'administration Bush en Amérique latine, lui a même annoncé l'imminente libération des otages la veille de l'opération.