Dans la nuit du 8 au 9 novembre, alors que le triomphe de Donald Trump se dessinait, l’extrême droite de l’échiquier politique américain se disputait la victoire. David Duke, l’ancien leader du Ku Klux Klan (KKK) s’attribuait une partie du résultat au nom des suprémacistes blancs: «Ne vous trompez pas, lâchait-il dans un tweet. Nos gens ont joué un immense rôle dans l’élection de Trump!» Les skinheads néonazis croyaient aussi tenir leur champion. Mais c’est Richard B. Spencer qui fut le plus catégorique: «La droite alternative («Alt-Right») a été déclarée vainqueur, écrivait sur son compte Twitter celui qui s’est un jour décrit comme le Karl Marx de ce mouvement. Nous sommes maintenant l’establishment.»

Un extrémiste à la Maison-Blanche

L’«Alt-Right»? «C’est la nouvelle étiquette que s’est donnée l’extrême droite sous l’impulsion de Richard B. Spencer en 2010, explique Damir Skenderovic, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Fribourg. L’extrême droite est en pleine reconfiguration avec la nouvelle génération digitale et l’«Alt-Right» regroupe une grande diversité de personnes, des intellectuels, des militants et des politiques.» Son idéologie est le «nativisme», un nationalisme qui défend la prérogative des Américains blancs sur les autres populations immigrées. Richard B. Spencer a ainsi appelé à un «paisible nettoyage ethnique» pour instaurer une «patrie blanche». Cela reste du racisme mais sous un nouvel habillage.

Même s’il a eu de la peine à prendre ses distances avec le KKK ou certains propos antisémites durant sa campagne, Donald Trump ne s’est jamais revendiqué de l’«Alt-Right». Steve Bannon, par contre, est clairement identifié à cette famille de pensée. Le responsable de la campagne de Donald Trump, nommé «conseiller stratégique à la Maison-Blanche» quelques jours après l’élection, dirigeait jusqu’alors un site de propagande, Breitbart News, véhiculant les thèses extrémistes et complotistes de cette mouvance. Sous sa houlette, le site a connu un succès phénoménal passant de 8 millions de visiteurs en 2014 à 18 millions en 2016.

Tout a commencé en Europe

L’«Alt-Right», dans l’évolution de son vocabulaire et la formulation de ses idées, s’est beaucoup inspiré de la nouvelle droite et des mouvements identitaires européens. «Pour une fois, c’est l’extrême droite européenne qui influence l’extrême droite américaine et non l’inverse», souligne Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire du radicalisme politique à la Fondation Jean Jaurès. Si en Europe c’est l’Islam et la thèse d’un «grand remplacement» des populations locales par des musulmans qui sert d’épouvantail, aux Etats-Unis ce sont les populations latino-américaines qui sont les principales cibles des suprémacistes blancs angoissés à l’idée de devenir minoritaires d’ici à 2050.

«Tout a commencé en Europe avec les droites populistes, identitaires et anti-establishment», abonde Damir Skenderovic.» Richard B. Spencer a participé à plusieurs rencontres de la droite identitaire européenne avant d’être interdit d’entrée sur le territoire britannique et d’être arrêté en 2014 en Hongrie sous l’accusation de représenter une menace pour la sécurité du pays. Son organisation, The National Policy Institute, a traduit un livre d’Alain de Benoist, ancien chef de file de la «Nouvelle droite» française, tout comme des écrits de l’ultranationaliste russe Alexandre Douguine.

Risque de dérive fasciste?

Les idéologues de l’«Alt-Right» ont pour ambition de refondre le parti républicain, accusé comme le parti démocrate de faire partie de l’establishment. Face aux vieux conservateurs, ou aux «néoconservateurs» de l’ère Bush fils, qui défendaient le libre-échange, l’interventionnisme, l’inclusion des immigrés et un rôle minime pour l’Etat, l’«Alt-Right» prône l’isolationnisme, le protectionnisme et le repli identitaire. «Ils renversent les termes du conservatisme, explique Damir Skenderovic. Aujourd’hui on est fier d’être ethno-nationaliste. Avec Bannon à la Maison-Blanche, ce courant va influencer la politique américaine. C’est nouveau. Plutôt que de conservateurs il faudrait parler de nationaux-révolutionnaires.»

Faut-il dès lors craindre une forme de fascisation des Etats-Unis? «Il faut rester prudent avec les termes vu les différents contextes historiques. Mais, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, on pensait que ce n’était plus possible de se faire élire avec un tel discours», poursuit l’historien qui met aussi en garde contre une surestimation du poids réel de ces idées extrémistes parmi l’électorat américain.

Un seul livre

«Le KKK ne représente pas plus de 3% dans les Etats du Sud les plus racistes, estime Jean-Yves Camus. Quant à Steve Bannon, Donald Trump l’a récompensé pour son travail en le nommant à un poste dont on a aucune idée de ce qu’il en fera.» De retour des Etats-Unis, le chercheur ajoute n’avoir trouvé qu’un seul livre émanant de l’«Alt-Right», un ouvrage de Richard B. Spencer sur l’islam. Ce dernier a été banni de Twitter il y a quelques jours. Mais c’est bien sur Internet et les réseaux sociaux que se joue l’essentiel de la communication de l’«Alt-Right».


4000 nominations, la tâche colossale qui attend Donald Trump

La constitution d’une nouvelle administration représente un travail titanesque en un laps de temps relativement court. Donald Trump annonce ses nominations au compte-gouttes

Donald Trump entretient le suspense. Et gère la période de transition, pendant laquelle il doit constituer sa nouvelle administration, avec tous les ingrédients qui font une bonne émission de téléréalité: mystère, rumeurs et rebondissements. Jusqu’à ce tweet, posté il y a six jours: «Un processus très organisé est en place alors que je décide qui fera partie de mon cabinet et bien d’autres positions. Je suis le seul à savoir qui sont les finalistes!»

Sa Trump Tower de Manhattan, en pleine effervescence, est devenue la nouvelle annexe de la Maison-Blanche. Et ce week-end, c’est à Bedminster, dans un de ses golf clubs près de New York, que s’est prolongé le bal de prétendants, entre ceux qui sont envisagés par le président élu et ceux qui souhaiteraient l’être. Et des refus: le général à la retraite Jack Keane a confirmé à la radio NPR s’être vu proposer le poste de secrétaire de la Défense, et l’avoir refusé pour des «raisons personnelles».

Les cadres supérieurs aussi

Mais au-delà de ce show à l’américaine, où les journalistes ont plus de chance d’être informés par Twitter que par l’équipe du milliardaire new-yorkais, la tâche qui attend Donald Trump est gigantesque. Car ce sont en tout près de 4000 postes qui doivent être repourvus. Il doit choisir ses conseillers, les membres de son cabinet, mais il doit également, on a tendance à l’oublier, nommer des cadres supérieurs de l’administration et responsables des agences fédérales. Et quand un républicain succède à un démocrate, il y a de fortes chances qu’il ne confirme pas grand monde à ses fonctions. Ce sprint, il a jusqu’au 20 janvier, jour de son investiture, pour le finaliser, une tâche loin d’être évidente pour quelqu’un qui vient de l’extérieur. Il est d’ailleurs possible de faire part de son intérêt et de postuler via Internet.

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Les nominations les plus sensibles, 1000 environ, doivent ensuite être approuvées et validées par le Sénat. C’est le cas des membres du cabinet, mais aussi des ambassadeurs en poste à l’étranger.

Une préparation en amont

Il y a les nominations, mais aussi les dossiers. Cette transition se prépare bien sûr en amont. Le processus de passation de pouvoir suit des règles très précises: le Presidential Transitions Improvements Act de 2015 prévoit que deux équipes, l’une pour la Maison-Blanche, l’autre pour les agences fédérales, commencent à préparer le transfert des pouvoirs six mois avant l’élection présidentielle.

Barack Obama a déclaré qu’il ferait son possible pour que la transition se passe au mieux. Il a reçu Donald Trump à la Maison-Blanche dès le surlendemain de son élection. C’est une adjointe de l’actuel chef du cabinet de la Maison-Blanche qui est chargée de coordonner cette transition. Comme le rappelle The Atlantic, les périodes de transition ont été parfois chaotiques. Mais elles se sont améliorées depuis 2008, avec le transfert de pouvoir entre George W. Bush et Barack Obama.

Les premières nominations de Donald Trump – Stephen Bannon comme conseiller stratégique, Jess Sessions comme ministre de la Justice et Mike Pompeo à la CIA – sont déjà contestées par les démocrates et des ONG. Le choix du secrétaire d’Etat est donc très attendu. Après un premier cercle de «durs», Donald Trump pourrait être tenté de nommer des personnalités plus lisses, comme le républicain modéré Mitt Romney. Jusqu’ici, le contesté Rudy Giuliani, ancien maire de New York, Monsieur Tolérance zéro en matière de sécurité, était donné favori pour diriger la diplomatie américaine.

(Valérie de Graffenried)