Face à l’impasse, tous les regards se tournent désormais vers les oligarques. Peuvent-ils jouer un rôle pour dénouer la crise? Bohdan Hawrylyshyn, membre du Conseil de l’Académie mondiale des arts et des sciences et résident suisse, a fréquenté les cercles du pouvoir à Kiev. Il est l’un des meilleurs spécialistes de l’Ukraine, son pays natal. Il a aussi œuvré comme conseiller du premier président de l’Ukraine, de quatre présidents du parlement et de Viktor Ianoukovitch, lorsqu’il était encore premier ministre. Il décrypte les arcanes des réseaux oligarques.

Le Temps: Quel rôle les oligarques jouent-ils en Ukraine?

Bohdan Hawrylyshyn: Les oligarques cumulent richesse et rôle politique, directement ou par l’intermédiaire de députés ou de ministres qui leur sont plus ou moins acquis. Le milliardaire Rinat Akhmetov n’apparaît plus dans l’arène politique depuis qu’il a abandonné la députation, mais il garde une demi-douzaine de députés amis. Ces oligarques jouent donc de leur influence pour faire prévaloir leurs intérêts. En Ukraine, depuis près de vingt ans, leur rôle est déterminant, encore plus qu’en Russie, où Poutine peut limiter leur pouvoir, même les faire incarcérer, mais le président Ianoukovitch ne pourrait pas affronter Rinat Akhmetov.

– Sont-ils tous dans le camp du président?

– On parle d’une cinquantaine d’oligarques, une douzaine d’entre eux sortent du lot du fait de leur pouvoir considérable. Les plus puissants ont fait leurs fortunes respectives sous d’autres présidences mais se sont rangés, fort opportunément, du côté de Viktor Ianoukovitch. Parmi lesquels Rinat Akhmetov, la première fortune du pays, originaire comme Viktor Ianoukovitch de Donetsk; Dmytro Firtach qui achète et revend du gaz; Sergueï Liovotchkine, chef de l’administration présidentielle qui possède une chaîne de télévision. Du côté de l’opposition, on trouve Viktor Pintchouk, allié de l’ancien boxeur converti à la politique Vitali Klitschko et ancien gendre du président Leonid Koutchma, et Petro Porochenko, un ancien ministre sous Timochenko et qui pourrait à nouveau jouer un rôle politique.

– Ont-ils intérêt à un changement à la tête de l’Etat?

– Ceux qui soutiennent un candidat de l’opposition ont tout à gagner d’un basculement du pouvoir qui leur permettrait d’avancer leurs pions. En revanche, ceux qui ont consolidé leur fortune grâce au président ne peuvent que craindre son éviction. Quelqu’un comme Dmytro Firtach fait ses alliances en fonction de ses intérêts, il n’est pas idéologiquement acquis au Parti des régions de Viktor Ianoukovitch, il peut peut-être changer de camp. Toutefois, la vraie question ne réside pas dans un changement de personne au gouvernement et à la présidence, mais dans des réformes structurelles radicales. Et je ne crois pas que les politiciens de l’opposition soient à même de proposer ou de mener cette transformation du pays. Ils n’ont ni programme ni plan d’action et veulent prendre le pouvoir pour placer leurs amis, ceux des oligarques qui les soutiennent.

– Les oligarques veulent-ils d’une démocratisation de l’Ukraine?

– La plupart redoutent le changement. Dans une démocratie, ils ne pourraient pas intriguer de la même manière. Cependant, certains perçoivent la possibilité de préserver leur fortune dans un contexte politique et économique rénové. La fin des subsides étatiques pour le gaz pourrait contraindre certaines industries à se moderniser et à devenir plus compétitives. Je pense que des oligarques comme Petro Porochenko, acquis à l’idée d’une réforme en profondeur de l’Etat, Dmytro Firtach, qui contrairement à d’autres se préoccupe de l’intérêt commun, et Viktor Pintchouk, versé dans la philanthropie, pourraient contribuer à un grand chantier de réformes pour l’Ukraine.