Apôtres du durable (2/5)

Rolph Payet, le grand nettoyage dans la gestion des déchets

Ce natif des Seychelles a vu les ordures du monde entier souiller son pays. Devenu secrétaire exécutif de la Convention de Bâle, il mène bataille pour réguler le commerce des matières plastiques

L’agenda 2030 du développement des Nations unies comprend 17 Objectifs de développement durable (ODD), que «Le Temps» incarne cette semaine à travers cinq personnalités.

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Delia Mamon, la paix par l’éducation

Il reçoit dans les locaux genevois de la Maison internationale de l’environnement, où il occupe un de ces bureaux administratifs interchangeables construits par centaines dans la ville. Seul un grand tableau coloré égaie le gris froid de la pièce: une peinture d’un bateau de pêche traditionnel, mouillant sur les côtes de Mahé, l’île des Seychelles où il est né en 1968. «C’est une boussole, cela me rappelle que si le monde est vaste, il est aussi tout petit», glisse Rolph Payet dans un français teinté d’accent créole. Son archipel veille sur lui lorsqu’il travaille – près des yeux, près du cœur.

Car du travail, Rolph Payet n’en manque pas. Les dossiers s’entassent. Depuis qu’il a accepté le poste de secrétaire exécutif de la Convention de Bâle en octobre 2014, il s’est lancé dans un combat de longue haleine, qu’il a fini – bonne nouvelle pour la planète – par remporter. Le Seychellois veut mettre fin aux exportations abusives de déchets plastiques, dont 100 millions de tonnes dériveraient actuellement dans les océans. Une mission qui s’inscrit dans le neuvième Objectif de développement durable (ODD 9) de l’agenda 2030 des Nations unies.

Adoptée en 1992, la Convention de Bâle oblige les Etats signataires à réguler la circulation et l’élimination des déchets dangereux, afin d’éviter que les pays développés ne se servent de ceux du Sud comme d’une poubelle. Complété en 1998 à Rotterdam et en 2004 à Stockholm, le traité bannit aussi certains produits toxiques et permet à un Etat de refuser l’importation de déchets dont il ne veut pas.

Le 10 mai 2019, après d’intenses négociations, Rolph Payet a obtenu d’élargir le champ du texte aux déchets plastiques. Si la France, par exemple, veut continuer à exporter chaque année plusieurs centaines de milliers de tonnes de matières plastiques en Asie pour limiter ses coûts de recyclage, elle devra obtenir l’accord du pays destinataire et l’informer du volume et de la nature desdits déchets.

Rolph Payet conçoit sa mission actuelle comme la suite logique de sa carrière, entamée à l’échelle de son pays. Aux Seychelles, entouré par l’océan Indien, il a vite appris à observer les dégâts que les hommes font à l’environnement. Il a vu les ordures maculer les plages paradisiaques de l’archipel. «J’ai grandi sur une île granitique, en connexion avec la montagne, la rivière et l’océan, confie-t-il avec nostalgie. On était en première ligne. Le réchauffement climatique, cela fait vingt ans qu’on l’a observé sur les récifs et les côtes.»

Prix Nobel de la paix

Alors que son père, pompier, le voit médecin, le jeune Rolph préfère «soigner la nature». Etudiant brillant, il est contraint de s’expatrier au Royaume-Uni et en Suède, faute de facultés aux Seychelles. Qu’à cela ne tienne! Une fois de retour au pays avec ses nombreux diplômes en poche – biochimie, sciences environnementales – il contribue à la fondation de la première Université des Seychelles, en 2009. Sa plus grande fierté, d’ailleurs: «Même quand je serai parti, elle sera là et je saurai que j’ai donné une aspiration aux jeunes Seychellois. Aux femmes, notamment, car 80% des étudiants de l’université sont des filles.»

Peut-être est-ce l’héritage de sa mère, enseignante, mais le secrétaire exécutif préfère insister sur ce qu’il reste à faire et à transmettre, plutôt que sur ce qu’il a accompli. Quand on lui rappelle qu’il est cotitulaire du Prix Nobel de la paix collectif attribué au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et à Al Gore en 2007, il répond que c’est une «reconnaissance positive du travail difficile des scientifiques». Quand on évoque son ancienne vie d’homme politique, en tant que ministre de l’Environnement et de l’Energie des Seychelles, entre 2012 et 2014, il y voit une bonne école, qui lui a «appris à saisir les occasions de pouvoir changer les choses, à mener des négociations, à mettre des gens différents autour d’une table et à les mettre d’accord».

«Voir plus loin qu’à 2 mètres de sa maison»

Une méthode qui fait donc ses preuves encore aujourd’hui. Mais l’élargissement de la Convention n’est que le coup d’envoi du match d’une vie. Payet espère maintenant que cela «mettra la pression sur les pays gros producteurs de déchets, qui ne pourront plus exporter leurs problèmes chez les plus pauvres». A la fin de mai, la Malaisie et les Philippines ont renvoyé vers l’Europe et l’Amérique du Nord plusieurs milliers de tonnes de déchets. Rolph Payet mise sur une réaction en chaîne: confrontés à des coûts de recyclage plus élevés, les Etats occidentaux devront inciter leurs industries à limiter les emballages et le tout-plastique.

Mais l’ancien ministre n’est pas dupe. Il connaît les industriels. «Ils ont toujours de bonnes excuses pour ne pas prendre leurs responsabilités», les raille-t-il. C’est pourquoi il compte aussi sur les citoyens et les consommateurs. «Je pense qu’on peut encore changer les modes de consommation, en éduquant, répète-t-il. Par exemple, on devrait, dans les publicités, nous parler de responsabilité écologique, plus que de nous inciter à consommer toujours plus. Ou nous encourager à penser global, plutôt que de ne pas voir plus loin qu’à 2 mètres de sa maison.» Et de lâcher cette phrase, de son propre aveu terriblement paradoxal: «C’est déjà trop tard, mais je garde espoir.»

Trop tard, car les millions de déchets plastiques, et les microplastiques qu’ils produisent en se dégradant, ont déjà infesté la planète. Présents dans les cours d’eaux, les montagnes, les déserts, charriés par le vent et la pluie, l’homme en ingère régulièrement. Nul ne sait pour l’heure leur effet sur la santé ni comment «déplastiquer» la nature. Qui sait, peut-être que celui ou celle qui trouvera la solution bachote aujourd’hui sur les bancs de l’Université des Seychelles, où Rolph Payet pense retourner enseigner un jour. Lui croit aux générations futures. «Les jeunes sont plus conscients que nous ne l’étions: chez moi, c’est ma petite de 6 ans qui gère le recyclage!» La relève est assurée.


Objectif de développement durable No 9

«Moderniser l’infrastructure et adapter les industries afin de les rendre durables, par une utilisation plus rationnelle des ressources et un recours accru aux technologies et procédés industriels propres et respectueux de l’environnement.»

Prochain épisode: Denise Gautier sème le changement, graine par graine

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