Les Rom, la face cachée du «miracle slovaque»

La Slovaquie compte 600 ghettos dans lesquels croupissent les deux tiers des 500 000 Tziganes du pays

«Entrez ici», dit un homme en nous conduisant dans ce qu'on pourrait appeler, en d'autres circonstances, son appartement. Frantisek Konya a 40 ans, mais c'est un être sans âge, un mort vivant épuisé par la misère. De ses yeux turquoise intenses, radioactifs sur son visage mat, émane une détresse d'une violence inouïe. «Nous sommes pauvres. Nous n'avons rien. J'ai sept enfants, je veux dire j'en avais sept. Les deux plus jeunes sont morts de maladie il y a quelques mois. Les autres, je ne les envoie plus à l'école, il faut payer les repas à la cantine, c'est 17 couronnes (65 centimes) par enfant. Regardez comment nous vivons! Vous traitez mieux les chiens chez vous.»

A côté, sa femme se met à pleurer en préparant l'unique repas du jour, une galette de pommes de terre. Une épave édentée et une petite vieille dépenaillée craquent à leur tour; ce sont les parents de Frantisek. Bientôt, tout le monde, les enfants, les cousins, pleure dans la petite chambre aux murs borgnes, dont le seul mobilier est constitué de paillasses et d'un poêle antédiluvien – fabriqué en 1906 à Ostrava, c'est écrit dessus. «Nous avons deux pièces et nous sommes quinze, dit Frantisek. Et depuis deux mois, le pire est devenu pire! Le gouvernement a coupé les aides sociales aux Rom.»

A Bratislava, le ministre du Travail a en effet fait voter par le parlement une loi divisant par deux les allocations aux familles pauvres, tout en exigeant de chaque récipiendaire un minimum de quinze heures de travail d'intérêt collectif par semaine, payé 1000 couronnes (38 francs) par mois. Tous bénéfices compris, la famille de Frantisek végète désormais avec 5700 couronnes (219 francs) par mois. Un appartement décent de taille moyenne coûte 250 francs.

Pas d'eau, pas de latrines…

La scène se passe dans un coin reculé de l'Union européenne, dont la Slovaquie sera membre dans deux jours. Nous sommes à Moldava nad Bodvou, bourg de 10 000 habitants, dans l'est du pays. Dix kilomètres au sud, c'est la Hongrie. Cent à l'est, l'Ukraine. Les rues de la petite ville sont proprettes, épicerie bien achalandée, filiale d'une grande banque slovaque, concessionnaire Skoda et jardin fleuri de la mairie. De l'autre côté des rails pourtant, un peu en retrait, une ancienne porcherie à l'abandon cache un sentier bordé d'herbes folles. Il mène au ghetto tzigane. Là végètent 300 personnes, dans une maison sinistrée de deux étages et dans la trentaine de mauvaises cabanes en bois qui l'entourent. Des enfants jouent à moitié nus dans la poussière, foulant parfois leurs propres excréments en poursuivant un ballon: il n'y a pas d'eau, pas de latrines. Pas de gaz, pas d'électricité. Sur le pas de porte, un ado hagard tient sous son nez un vieux sac en plastique. Il sniffe de la térébenthine.

Les Rom de Slovaquie sont la face cachée du «miracle slovaque». Alors que le pays attire les investisseurs étrangers, un dixième de la population a été peu à peu rayée de la carte citoyenne, implacable apartheid économique. «Nous ne sortons jamais, parce que, à l'extérieur, tout est trop cher. Il n'y a pas de travail, et même quand il y en a, il n'est jamais pour nous, nous sommes «noirs». Pour les «blancs», nous n'existons plus. Ils nous ont oubliés depuis la fin du communisme», lance Jana Davidova, une femme qui sort de sa cabane en vociférant.

La seule consolation de la masse exsangue du bidonville de Moldava nad Bodvou, c'est le passage quotidien de la «patrouille», une sorte de milice non armée constituée de volontaires tziganes, deux grands types en treillis militaires un peu rapiécés. A défaut d'assurer une réelle protection contre les ratonnades potentielles, ils font acte de présence. Et que fait la police? La police, justement, ne vient plus dans les ghettos depuis les émeutes de février. Excédés par la situation, plusieurs taudis se sont révoltés, pillant quelques magasins «blancs» et barrant les routes. Réponse de Bratislava: mobilisation exceptionnelle de renforts de l'armée et de 3000 policiers. Pour protéger les magasins.

Les ghettos, il y en a près de 600 en Slovaquie (la plupart à l'est), où vivent les deux tiers des 500 000 Roms. Les autres sont restés en ville, malgré la hausse du prix des logements, luttant pour leur survie, pour maintenir l'illusion d'une intégration. «Mais ils sont également victimes de discrimination. La majorité slovaque dit qu'ils sont génétiquement paresseux, qu'ils n'ont aucune formation, mais ce n'est pas vrai. Je connais de nombreux Rom bien éduqués et très motivés. Ils répondent aux offres d'emploi, pour servir dans un restaurant ou devenir manutentionnaires dans une usine. Mais dès qu'on voit la couleur de leur peau, le discours change: il n'y a plus de travail, vous arrivez trop tard», raconte Kristina Magdolenova, une ancienne journaliste de Kosice, la grande métropole de l'est. En 2002, lasse de voir que ses articles sur le sort pitoyable des Rom de la région n'intéressaient pas les journaux de la capitale, elle a monté sa propre agence de presse, Roma Press Agency. Elle-même non-Rom, elle s'est lancée avec une formidable énergie dans la bataille de l'information, la seule à pouvoir «conscientiser la société slovaque». L'agence emploie sept journalistes, dont cinq Rom. Ils disent qu'il n'y a pas besoin de s'éloigner beaucoup du centre de Kosice pour retourner au Moyen Age.

De fait, à moins de 5 kilomètres des magasins de mode italienne de la place centrale ripolinée, se trouve Lunik IX, le plus grand bidonville d'Europe. Là, sur un kilomètre carré, s'entassent 5000 personnes dans des HLM où vivaient avant la révolution de Velours des officiers de l'armée tchécoslovaque. Il n'y a plus de vitres aux fenêtres, parce que le verre c'est fragile et qu'il faudrait de l'argent pour le remplacer. Les encadrements de fenêtres ont disparu, parce que le métal ça se revend aux ferrailleurs. Les portes en bois se sont volatilisées, car le bois reste le meilleur moyen de se chauffer sans électricité.

Tourisme médiatique

«C'est consternant, non? Je ne comprends pas comment on peut accepter ça. Mais que peuvent-ils faire d'autre?» Ivan Mata a 26 ans et parle bien l'anglais. Il est un Rom «intégré», et vit dans une cité ouvrière en banlieue, où les deux populations se mélangent tant bien que mal. Il guide les visiteurs étrangers dans les ghettos, dans lesquels il devient dangereux de s'aventurer. La détresse est en train de se transformer en violence. «Les gens, dit-il, en ont ras-le-bol des passages de délégations européennes qui viennent pleurnicher leur compassion en promettant une amélioration prochaine. Une fois partis, ils rédigent un rapport, et ils oublient, conscience soulagée. Il y a aussi les journalistes, surtout les Britanniques, qui ont placé les ghettos en tête de liste d'une sorte de tourisme médiatique de la misère européenne. De retour chez eux, ils font les gros titres dans leurs journaux de m… sur l'invasion Rom qui menace l'Angleterre et va ravager sa sécurité sociale.»

«L'UE a commis une très grosse erreur en acceptant l'adhésion de la Slovaquie sans exiger de notre gouvernement qu'il s'engage concrètement à œuvrer pour l'amélioration des conditions de vie des Rom. La discrimination à l'embauche est une atteinte aux droits de l'homme. La seule solution, à mon sens, passerait par la «discrimination positive». Nous en sommes encore loin», accuse Kristina Magdolenova. D'autant plus loin que le racisme anti-tzigane a encore de beaux jours devant lui dans le pays. Il y a quelques semaines, sur le site Internet de l'opérateur téléphonique Orange, on pouvait lire ceci à la rubrique «Blagues»: «Zut! J'ai du sang sur mon pare-chocs! Ouf, j'ai écrasé un Rom.»

Demain: Vyské Nemecké, terminus de la Grande Europe

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