La Toile francophone

Roman Polanski, le bal des opinions

Si les voix officielles ont vite condamné l’arrestation du cinéaste franco-polonais, les blogs se montrent plus critiques. Les premières réserves ont été exprimées au Québec.

Un certain décalage. L’arrestation en Suisse de Roman Polanski, qui suscite une vague considérable de commentaires, révèle une distance entre voix autorisées et grand public. Les avis exprimés outre-atlantique ont préfiguré ceux qui, encore ces jours, fleurissent ici, remettant en cause le pardon que d’aucuns voudraient accorder au cinéaste.

On a entendu les bruyantes prises de position des ministres français Frédéric Mitterrand et Bernard Kouchner. Lundi 28 septembre, ce dernier a fait front commun avec son homologue polonais Radoslaw Sikorski, relate une dépêche relayée par Le Point. A chaud aussi, mais sans avoir eu autant d’échos, le directeur de la Cinémathèque française, Serge Toubiana, se fend d’une appréciation tranchée sur son blog: «Ce qui est choquant, c’est que la police suisse exécute ce genre de basse besogne. Comme tout le monde, je pensais que la Suisse était un pays neutre. Cela ne semble plus être le cas. Ce qui me scandalise davantage encore, c’est l’arrestation d’un cinéaste, d’un artiste, se rendant à un festival, c’est-à-dire à une manifestation culturelle. Si la Suisse n’est plus un pays neutre, le cinéma, lui, a toujours été un pays libre, où les hommes et les femmes, les artistes de tous les pays ont l’habitude de circuler librement. Si ce n’est plus le cas, c’est à désespérer du cinéma.»

Au même moment, l’adjoint au maire de Paris chargé de la Culture, Christophe Girard, enfonce le clou: «L’arrestation absurde de Roman Polanski, pour des faits vieux de plus de 30 ans, est une bien triste nouvelle pour la liberté et pour les amoureux du 7ème art. Dans ces moments difficiles, en tant qu’admirateur de ce cinéaste de génie, je tiens à lui apporter mon soutien.»

L’«absurdité» est également dénoncée sur le blog du site de cinéphiles Ecran noir, lequel titre: «Polanski arrêté par la police suisse: une (sale) affaire devenue absurde». L’auteur, qui cite la prise de position de l’association suisse des scénaristes et réalisateurs de films (l’ARF, qui parle d’un «immense scandale culturel»), ajoute: «Polanski est donc arrêté pour une affaire où la prescription serait évidente et où la victime ne cherche plus justice. Mais pour des affaires de moeurs, ni la Suisse ni les Etats-Unis n’ont de durée limite permettant la prescription. Cet acharnement judiciaire a souvent conduit des personnalités d’Hollywood à prendre la défense de Polanski.»

Les propos de ceux qui condamnent l’arrestation sont résumés dans ces avis: la question de la prescription – morale, sinon de droit –, la neutralité helvétique (et en sus, pourquoi maintenant?), la stature de l’interpellé.

Les doutes, voire la critique face à ces arguments, ont rapidement été émis… au Québec. Le même jour, lundi, la sexologue québécoise Jocelyne Robert confie ses interrogations sur son blog: «Rappelons qu’à une autre époque, il avait violé, après l’avoir droguée, une fillette de treize ans. Celle-ci, maintenant dans la quarantaine, a beau lui avoir pardonné, le temps a beau avoir passé, le cinéaste n’a jamais été jugé pour ces actes criminels qu’il a par ailleurs reconnus. C’est une histoire scabreuse, complexe et politique dans les dédales de laquelle il est facile de tout mélanger. Tant et si bien que je suis partagée, n’arrivant pas à me faire une opinion claire et sans équivoque. Ouais…».

Ingénieur montréalais à la retraite et infatigable commentateur, Claude Dupras se montre d’emblée plus catégorique, tout en précisant que «je suis un de ses fans depuis son film Chinatown»: «Cette attitude des ministres me révolte tout comme celle des membres de la communauté cinématographique française qui monte dans les rideaux, depuis l’arrestation. Si cette petite fille de 13 ans avait été la leur, est-ce qu’après 31 ans, un ou l’autre aurait tout oublié? Si Polanski n’était pas un personnage VIP, est-ce qu’ils monteraient sur les tréteaux pour demander sa libération?»

Le mardi 29 septembre, sur son blog du Monde, Georges Moréas fait dans l’ironie – bien renseignée, au reste: «Après l’arrestation du fils Kadhafi pour violences, les Suisses ont cédé aux «sanctions économiques» de la Libye. Pour leur fameux secret bancaire, ils ont fait le dos rond lorsque les Américains ont tapé du poing sur la table. Vont-ils aujourd’hui plier devant le tollé provoqué par l’arrestation de Roman Polanski? C’est une affaire judiciaire, diront les sages qui lisent ce blog. Pas tout à fait. Car malgré les apparences, l’extradition est une décision politique.»

Pas du tout, réplique l’avocat blogueur français Eolas. Dans un commentaire remarqué, après un exposé nourri sur les accords d’extradition et la question de la prescription, il s’enflamme: «Je trouve honteux d’entendre des artistes qui, il y a quelques semaines, vouaient aux gémonies les téléchargeurs et approuvaient toute législation répressive et faisant bon cas de droits constitutionnels pour sanctionner le téléchargement illégal de leurs œuvres, crier au scandale quand c’est à un des leurs qu’on entend appliquer la loi dans toute sa rigueur. Quand on sait que pas mal de téléchargeurs ont dans les treize ans, on en tire l’impression que les mineurs ne sont bons à leurs yeux qu’à cracher leur argent de poche et leur servir d’objet sexuel. […] Et je bondis en entendant le ministre de la culture parler de «cette Amérique qui fait peur». Ah, comme on la connaît mal, cette Amérique. Tocqueville avait déjà relevé il y a 170 ans, la passion pour l’égalité de ce pays. Elle n’a pas changé. Il est inconcevable là-bas de traiter différemment un justiciable parce qu’il appartiendrait à une aristocratie, fût-elle artistique.»

Dès lors, les avis se déchaînent. L’Express décrit d’ailleurs «cette Toile qui condamne Polanski». Il est intéressant de noter que, dans un billet ultérieur, Ecran Noir parle toujours de «procédure […] clairement inéquitable», mais en ajoutant la mention d’un «viol qui reste inexcusable».

La chroniqueuse à France Culture et blogueuse Clémentine Autain, qui se déclare à gauche de la gauche, souligne ainsi: «… j’avoue ressentir un certain malaise devant la manière dont est traité l’événement. Que des artistes, notamment ceux qui sont proches de Polanski, clament à corps et à cris qu’il doit être relâché me paraît logique et légitime. Que les Français qui l’aiment soient stupéfaits, en colère et émus, je le comprends tout autant. En revanche, le traitement médiatique épouse sans réserves la défense du cinéaste et banalise du coup le viol sur mineure: la victime, c’est Polanski.»

Comment se sortir de cette situation bouchée? Railleur, Georges Moréas juge que «… ce sont les Suisses qui sont dans la panade. Et il y a fort à parier qu’ils vont de nouveau baisser culotte et mettre tout ça sur le dos des policiers, comme cela a été le cas pour l’arrestation d’Hannibal Kadhafi, après que les autorités se sont platement excusées auprès du papa.»

Plus concret, du Québec, Claude Dupras conclut: «Les journaux rapportent que la victime de 13 ans, qui aujourd’hui a 43 ans, est prête maintenant à pardonner à Polanski pour ce qu’il lui a fait subir ce jour-là, en 1977. Est-ce que cela veut dire que le procès doit être annulé et que l’accusation ne tient plus? Je ne crois pas et je ne sais pas si ce nouvel aspect peut aider Polanski en cour, s’il s’y rend, mais il me semble que c’est là, seulement, que cette tragique histoire peut prendre fin.»

Chaque vendredi, une actualité de la francophonie dans «La Toile francophone», sur www.letemps.ch

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