Sur la vidéo diffusée lundi soir, le visage est impassible. Roman Protassevitch déclare être «passé aux aveux concernant l’organisation de troubles massifs». Le message du régime biélorusse à ses détracteurs est clair: où qu’ils se trouvent, ils peuvent être rattrapés et devront confesser leurs crimes, réels ou supposés.

La vidéo sert un second but. Depuis le détournement du vol Ryanair reliant Athènes à Vilnius et l’arrestation de Roman Protassevitch et de sa compagne Sofia Sapega à l’aéroport de Minsk, plusieurs sources disaient craindre pour sa vie, indiquant qu’il aurait été hospitalisé pour des «problèmes cardiaques». Deux jours avant l’interpellation du journaliste, l’opposant Vitold Ashurok est décédé en prison. Si la raison officielle du décès est un problème cardiaque, sa famille a récupéré le corps mardi la tête entièrement enveloppée. «Seule sa bouche était visible, écrit la journaliste Hanna Lioubakova, on leur a dit que le corps de Vitold était accidentellement tombé lorsqu’on l’a sorti du compartiment réfrigéré.»

«J’ai uriné du sang»

Né en 1995, un an après l’accession au pouvoir d’Alexandre Loukachenko, Roman Protassevitch connaît depuis son adolescence le prix à payer pour ceux qui critiquent le président. Il gère alors déjà un groupe qui critique le régime sur le réseau VKontakte, l’équivalent de Facebook dans l’ex-URSS. En 2012, il participe à une manifestation pour dénoncer des élections législatives frauduleuses. Arrêté par les forces de l’ordre, il est frappé aux reins et au foie. «J’ai uriné du sang pendant trois jours», raconte-t-il à l’AFP. Cette première confrontation avec la réalité brutale du régime biélorusse ne l’empêche pas de se lancer dans le journalisme. Lauréat de la bourse Vaclav-Havel, il collabore avec différents médias, dont Radio Free Europe/Radio Liberty.

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Survient son expulsion de l’université en 2018. Le climat politique se durcit. Dès l’année suivante, Roman Protassevitch perçoit le danger et s’exile en Pologne. C’est de Varsovie, l’une des principales bases arrière de l’opposition biélorusse, qu’il gère Nexta («quelqu’un» en biélorusse). Le média, d’abord diffusé sur YouTube, voit son audience croître à l’approche de la présidentielle du 9 août 2020. Mais le point de bascule se produit le jour du vote.

«Nexta était déjà, via sa chaîne YouTube, le leader historique des médias d’opposition avant le début de la contestation, analyse Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences à l’Université Paris-Nanterre. Mais c’est en développant sa présence sur Telegram qu’elle a acquis un rôle de centralisation de toutes les informations liées à la contestation.»

L’application cryptée Telegram, plus difficile à censurer, joue un rôle crucial dans de nombreux pays de l’ex-URSS. «Depuis l’été dernier, elle est devenue le média principal et les médias classiques sont devenus ses annexes», poursuit Anna Colin Lebedev. Le jour de l’élection présidentielle, les Biélorusses découvrent les preuves de fraude collectées par Nexta et diffusées sur sa chaîne Telegram, puis les premiers appels à manifester et les images des violences commises par les forces de l’ordre. Avec ses deux millions d’abonnés, la chaîne de Nexta devient la principale voix dissonante dans ce pays de 9,5 millions d’habitants.

«Premier journaliste terroriste»

Sur son exil en Pologne où le rejoignent ses parents, Roman Protassevitch est partagé. Son succès est indéniable, mais il est désormais une cible pour les autorités biélorusses. «Il donnait beaucoup d’interviews et était devenu l’une des trois personnes les plus recherchées par les autorités biélorusses», explique au Temps Tadeusz Giczan, le nouveau rédacteur en chef de Nexta. Son placement sur la liste des «individus impliqués dans des activités terroristes» vaut au jeune homme cette boutade sur Twitter: «Mon nom est sur la même liste que les gars de Daech. Je suis le premier journaliste terroriste de l’histoire.»

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En septembre, il quitte Nexta pour remplacer Ihar Losik, un blogueur arrêté, à la tête de Belamova, la chaîne Telegram créée par ce dernier. Deux profils représentatifs d’une génération d’activistes journalistes, selon Anna Colin Lebedev, «de jeunes urbains, nés ou passés par Minsk, qui véhiculent un message très militant». En Pologne, l’équipe de Nexta observe avec inquiétude le sort de son ancien rédacteur en chef, qui encourt jusqu’à 15 ans de prison, voire la peine de mort. «Depuis près d’un an, nous recevons des douzaines de menaces par jour, mais nous pensions que les services biélorusses n’avaient pas la même capacité d’agir en Europe que leurs homologues russes, confie Tadeusz Giczan. Désormais, nous n’en sommes plus certains. Notre bureau de Varsovie n’est protégé que par deux policiers polonais.»