La révolution est en marche. Les exécutifs des Quinze récoltent aujourd'hui ce qu'ils ont semé en renforçant il y a bientôt deux ans, par le Traité d'Amsterdam, les pouvoirs du président de la Commission européenne, puis en nommant à ce poste, en mai dernier, un poids lourd de la politique, l'ancien président du Conseil italien Romano Prodi. Désormais, ils ne font plus la pluie et le beau temps à Bruxelles mais doivent traiter – et composer – avec le «gouvernement» de l'Union. En suscitant des discussions serrées entre le «centre» et certains des pays concernés, la formation en cours du cabinet européen en représente, ces jours, la parfaite illustration.

C'est que le président de la Commission européenne a notamment reçu du Traité d'Amsterdam la faculté de négocier la formation de son équipe avec les Etats membres, alors qu'il devait jusqu'ici se soumettre à leurs volontés. L'ambitieux Romano Prodi en profite pour tenter d'influer au maximum sur le choix des commissaires (qui devrait être connu vendredi prochain) comme sur la distribution des portefeuilles (qui devrait l'être le vendredi suivant). Une tentative d'autant plus importante qu'il ne s'agit pas seulement pour lui de tirer le profit maximal des libertés nouvelles qui lui ont été octroyées mais aussi de passer l'obstacle du Parlement européen, dont le rôle et les ambitions, en vertu de la même évolution, ont également grandi.

Or, l'Europarlement vient de changer de majorité pour basculer au centre droit alors que la plupart des gouvernements des Quinze appartiennent, à l'opposé, au centre gauche. Romano Prodi a logiquement insisté, donc, pour que la couleur politique de ses commissaires diffère quelque peu de celle des exécutifs nationaux afin de coller au mieux à celle de l'assemblée. Sa requête n'a pas manqué, toutefois, de provoquer des étincelles à Bonn, où le chancelier Gerhard Schröder est décidé à imposer deux membres de son propre camp, le secrétaire d'Etat «rose» aux Affaires étrangères Günther Verheugen et l'ancienne ministre régionale berlinoise «verte» Michaele Schreyer. Motif invoqué: jamais son parti, le SPD, n'a eu droit à un portefeuille européen du temps où la droite régnait sur l'Allemagne.

Attention! rappelle à Bonn une porte-parole, ce n'est pas parce que le président de la Commission européenne a maintenant voix au chapitre que les gouvernements des Quinze en sont privés. L'Allemagne a pour l'instant assez donné. Le Traité d'Amsterdam, qui vient d'être ratifié, doit être respecté intégralement avant de faire place, éventuellement, à un texte plus communautaire encore. Et puis, assurent d'aucuns, l'ascension de Romano Prodi doit trop à Gerhard Schröder pour que le premier puisse choisir aujourd'hui d'affaiblir le second.

Autre résistance à la volonté d'émancipation de Bruxelles, la France n'a guère apprécié que Romano Prodi ait demandé à décider seul de l'affectation de ses commissaires. Pour remplacer l'ancien premier ministre Edith Cresson, au cœur du scandale qui a éclaboussé la Commission européenne l'hiver dernier, Paris s'est ainsi montré disposé à offrir l'une de ses vedettes, l'ex-ministre socialiste de la Culture Jack Lang, mais à condition que lui soit attribué un «ministère» à sa mesure et de sa compétence, tel un superportefeuille de l'«intelligence» regroupant la Culture, l'Education et la Recherche. Aux dernières nouvelles, le marchandage serait là toujours en cours.

Tony Blair applaudit

Paradoxalement, des trois principaux membres de l'Union, c'est le Royaume-Uni habituellement eurosceptique qui semble cette fois poser le moins de problème. Explication: les Britanniques voient d'un bon œil l'avènement d'un «gouvernement» européen à Bruxelles pour le préférer de loin à l'addition de fiefs personnels que représentait l'ancien système. Beaucoup d'entre eux n'avaient-ils pas vertement dénoncé, d'ailleurs, par le passé l'existence de ces commissaires indéracinables parce que «couverts» par leurs gouvernements respectifs, signe évident, à leur avis, d'un sérieux déficit démocratique?

Le premier ministre Tony Blair, qui entend jouer à l'avenir un rôle clé dans la réforme structurelle des institutions européennes, est aujourd'hui le premier à applaudir. Plus proche de la tradition anglo-saxonne de transparence, l'exécutif version Prodi ressemblera davantage à Downing Street qu'au «machin» communautaire honni sur les bords de la Tamise. Où l'on imaginait jusqu'ici volontiers qu'une certaine opacité bruxelloise servait d'utile paravent à toutes les dérives, fédéralistes et autres.

Collaboration: André Vallana, Berlin, et Serge Enderlin, Londres