Rome, théâtre d’un procès inédit sur la mafia

Italie Le président de la Républiquea témoigné dansle cadre d’un procès historique

Les juges cherchent à savoir si les autorités ont négocié avec le crime organisé

Un président de la République italienne a été entendu pour la première fois par la justice. Dans le cadre du procès sur les accords supposés entre l’Etat et la mafia au début des années 1990, la Cour d’assises de Palerme s’est délocalisée mardi au cœur du pouvoir italien, au sommet de la colline romaine du Quirinal, qui abrite le palais occupé aujourd’hui par Giorgio Napolitano.

Que sait le chef de l’Etat de ce que les Italiens appellent la «trattativa»? Rien, a déjà répondu dans une lettre l’an dernier le président de 89 ans. Cela n’a pas suffi aux juges. Ils insistent, cette audience n’étant pour eux «ni superflue, ni insignifiante», vu les faits. Elle a eu lieu à huis clos et a duré trois heures et demie. Son contenu doit maintenant être rendu public.

Nicola Mancino, ministre de l’Intérieur au moment des faits, est l’un des nombreux accusés de ce procès. En 2011, un appel qu’il avait passé avec le président de la République avait été intercepté. «Il essayait d’établir une ligne de défense avec Giorgio Napolitano, détaille l’historien Salvatore Lupo, spécialiste de la mafia italienne. Sauf qu’il n’est pas accusé de liens avec la mafia, mais de faux témoignage.» Le chef d’Etat, alors président de la Chambre des députés, «n’a rien à voir» avec des négociations mafieuses, tranche l’auteur de La Mafia n’a pas gagné. Le labyrinthe de la «trattativa» (aux Editions Laterza, 2014). Les liens entre le crime organisé et ces hommes politiques sont, selon lui, «trop minces» et pas crédibles. Le chercheur se demande aussi qui sont ces hommes d’Etat, des ministres ou de simples fonctionnaires corrompus?

Le seul élément connu qui puisse rapprocher le président des mafieux est une lettre que lui a adressée l’un de ses collaborateurs en 2012. Avant sa mort, Loris D’Ambrosio s’est dit inquiet d’avoir été utilisé comme le «scribe naïf» de «choses utilisées comme bouclier pour d’indicibles accords» entre 1989 et 1993. Mais encore une fois, et contrairement aux magistrats, Salvatore Lupo ne voit dans ces vagues allusions aucun lien entre Giorgio Napolitano et la mafia.

Il y a vingt ans, en échange de l’amélioration des conditions de détention des criminels, les clans mafieux auraient mis un terme à leurs actions violentes. La mort des juges Giovanni Falcone et ­Paolo Borsellino, figures de la lutte anti-mafia, tués dans des attentats en 1992, est le point culminant de cette période sanglante. L’Italie veut alors savoir si des dirigeants politiques ont négocié ou non avec de puissants boss mafieux.

Un tel face-à-face a bien failli avoir lieu publiquement mardi. Le chef de l’organisation criminelle sicilienne, Totò Riina, arrêté en 1993 et en prison depuis, a voulu assister à l’audience avec Giorgio Napolitano avant que sa demande ne soit rejetée. Son avocat a néanmoins pu poser des questions au président de la République.

Ces épisodes «ne font pas du bien à la démocratie italienne», lâche Salvatore Lupo. L’historien regrette que la présidence de la République italienne et le crime organisé soient mis sur le même plan: «C’est ainsi affirmer que la mafia n’existe pas et que ses actions sont attribuées à l’Etat.» Ces actes sont même minimisés, notamment dans la bouche de Beppe Grillo, le leader du Mouvement 5 étoiles, deuxième force politique du pays. «La mafia a été corrompue par la finance, a lancé l’ancien humoriste ce week-end à Palerme. Avant, elle avait une morale.»

Il en va aussi de la crédibilité des politiciens auprès de l’opinion publique, toujours plus entamée après de nombreux scandales de corruption. D’après l’hebdomadaire L’Espresso , l’audience de mardi entache la «sincérité» de la plus haute charge du pays, alors que l’Etat a «mis au tapis Cosa Nostra», rappelle le spécialiste de la mafia. «Depuis 1992, près de 450 personnes ont été condamnées à la prison à vie pour association mafieuse contre 10 les 100 années précédentes, détaille Salvatore Lupo. Non, l’Italie n’est pas vendue à la mafia.»

Un face-à-face entre politiques et mafieux a bien failli avoir lieu publiquement mardi