Au Vatican, des torches illuminent un chemin de croix particulier. L’épidémie cloisonne le rite à l’intérieur de la place Saint-Pierre, loin du Colisée où il se tenait jusqu’à l’an dernier. Sous le regard d’un pape François amateur de foules mais inhabituellement seul, à 21 heures en ce Vendredi-Saint – jour de la Passion et de la mort de Jésus sur la croix – deux groupes de cinq personnes parcourent les quatorze stations d’abord autour de l’obélisque pour ensuite rejoindre le parvis de la basilique. En écho à l’actualité mondiale, le pontife a notamment choisi des membres du service de santé du petit Etat pour reconstituer la Via Crucis.

Le Triduum pascal s’est ouvert dans une ambiance des plus particulières. Pour la première fois, les fêtes de Pâques au Vatican se déroulent sans fidèles. Jeudi, la messe de la Cène du Seigneur a été célébrée dans une basilique déserte. Le pontife argentin s’est avancé vers l’autel sous les chants d’un chœur réduit, ses membres respectant le mètre de distance de sécurité imposé par le coronavirus. La maladie s’est même invitée dans l’homélie de François. «Ces jours, plus de soixante prêtres sont morts ici, en Italie, en offrant leur attention aux malades dans les hôpitaux», a lancé le pontife, ajoutant aux rangs des saints les médecins, les infirmiers et les infirmières.

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Le virus a modifié jusqu’au rite du Jeudi-Saint. Le lavement des pieds «n’a pas eu lieu à cause de la crise sanitaire en cours», avait fait savoir le Saint-Siège. L’Etat papal, comme le reste du monde, a été bousculé dans ses habitudes par la pandémie. Mercredi, il enregistrait un huitième cas de contamination de l’un de ses employés. Le bilan faisait par ailleurs état de deux personnes guéries.

En mode télétravail

Le premier positif dépisté derrière les murs du Vatican est communiqué le 6 mars. Tous les services sanitaires du Saint-Siège sont alors suspendus. La structure qui abrite aussi la pharmacie, derrière le palais apostolique, est désinfectée. Seules les urgences restent ouvertes. Le jour même, l’Etat de la Cité du Vatican prend les premières mesures pour contenir l’épidémie de Covid-19.

Les déplacements et les réunions sont limités et des indications sur le comportement à adopter en cas d’apparition de symptômes grippaux sont communiquées aux personnes résidant à l’ombre de la basilique. La Secrétairerie d’Etat adopte également des «normes spéciales» devant être observées notamment dans les divers dicastères, sorte de ministères du Vatican. Elle invite à désinfecter les structures, à éviter de se rassembler dans les lieux communs, comme autour du distributeur de café, ou encore à limiter l’utilisation des ascenseurs. Le télétravail est encouragé, les congés parentaux concédés plus facilement et les procédures d’embauche de nouveau personnel suspendues.

Eviter les rencontres publiques

La géographie contraint le Vatican à s’aligner sur les mesures prises par son voisin italien. Le mardi 10 mars, lorsque la Péninsule entière entre en quarantaine, la place et la basilique Saint-Pierre ferment aux touristes. Le pape François vit cette épidémie en évitant les rencontres publiques. Les traditionnelles prières de l’Angélus du dimanche ou audiences générales du mercredi se tiennent en direct vidéo depuis la bibliothèque du palais apostolique. Début mars, François souffre d’un rhume, mais par deux fois il est dépisté négatif au virus. Ses rendez-vous officiels ne sont donc pas suspendus. Il s’entretient notamment avec le président du Conseil italien Giuseppe Conte et la maire de Rome Virginia Raggi.

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Le pontife a raconté le Vatican au temps du coronavirus dans un entretien en début de semaine diffusé notamment sur la chaîne américaine ABC et dans la revue jésuite La Civiltà cattolica. Son exécutif, «la Curie, essaie de continuer à travailler, à vivre normalement, en s’organisant par roulement pour qu’il n’y ait jamais trop de monde ensemble», confie-t-il. A la maison Sainte-Marthe où il réside et où un cas de Covid-19 avait été découvert, «deux équipes ont été mises en place pour le déjeuner, ce qui contribue à réduire l’afflux, raconte-t-il encore. Tout le monde travaille au bureau ou à la maison, avec des outils numériques. Personne n’est inactif.»

Seul sous la pluie place Saint-Pierre

«Je prie plus, parce que je pense que je dois le faire, et je pense aux gens, assure encore François. Je pense à mes responsabilités actuelles et aux conséquences.» Le 27 mars dernier, il avait d’ailleurs présidé un temps de prière aux images devenues historiques: un pape seul, marchant sur un parvis de la basilique Saint-Pierre battu par la pluie, tournant le dos à une place déserte. Deux semaines plus tôt, il se rendait dans deux églises romaines. Une photo le montre tête baissée marchant seul avec son escorte, suivi de deux voitures, le long de la via del Corso reliant deux grandes places de Rome, celle de Venise à celle du Peuple.

La quarantaine sied peu à ce pontife habitué au contact humain. Le 10 mars, lorsque les mesures de confinement italiennes entrent en vigueur, le pape adresse durant sa messe matinale une prière pour que les prêtres «aient le courage de sortir et aller auprès des malades pour leur apporter la force de la Parole de Dieu et l’Eucharistie, clairement dans le respect des mesures sanitaires établies par les autorités italiennes». La contradiction ne passe pas inaperçue. «Il faut qu’il se rende compte du danger, répond le père Stefano Cascio. Je pourrais être un porteur sain du virus. Je ne peux pas mettre en danger les plus fragiles» en sortant. Ainsi, il ne sort que dans le cas d’un décès pour donner l’extrême-onction.

Catéchisme par internet

La communauté de Don Stefano à Torre Spaccata, périphérie dans l’est de Rome, n’a pas souffert directement du virus. Mais elle a dû adapter sa foi aux mesures de confinement. Ainsi, le prêtre d’une quarantaine d’années a continué de célébrer la messe dans sa paroisse fermée en la retransmettant en direct sur les réseaux sociaux. Et depuis plus d’un mois, du catéchisme à la préparation au mariage, tout passe par internet. «Nous avons préparé des vidéos», explique le père Stefano au Temps. Le pape François avait d’ailleurs salué la «créativité» exprimée par de nombreux prêtres pour rester proches des fidèles malgré la quarantaine.

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Dans une communauté composée de 18 000 personnes, le père Stefano vit aussi déjà les conséquences négatives de l’épidémie. «Le nombre de gens me réclamant de l’aide, de la nourriture, a doublé», regrette-t-il. Il a ainsi passé un accord avec un supermarché local pour pouvoir aider les plus nécessiteux. Il sort tous les jours pour récupérer un «caddie solidaire» dont il distribue gratuitement le contenu. Parmi ces personnes, il n’y a pas seulement celles souffrant du manque de nourriture, mais aussi celles éprouvées par la solitude. Les fidèles qu’il ne réussit pas à joindre virtuellement par internet, Stefano Cascio les appelle régulièrement pour prendre des nouvelles.

Le prêtre se console en sachant que les personnes plus âgées peuvent suivre les célébrations de Pâques à la télévision. Cette année, ces fêtes sont devenues participatives. Le diocèse de Rome a proposé aux fidèles romains de réaliser des rites directement à la maison, de la confection artisanale du pain comme symbole du Christ au lavement des pieds en famille. Pour le Vendredi-Saint, le père Stefano a proposé à ses fidèles de se réunir autour d’une croix disposée au centre de leur lieu de vie. Et avec les plus jeunes membres de sa communauté, il a préparé un chemin de croix en vidéo. Chaque station a ainsi lieu dans un appartement différent. Elle sera diffusée quand le pape regardera la discrète Via Crucis de la place Saint-Pierre.