peuples en mouvement (3)

La Rome protestante face aux exilés de la foi

Le 22 octobre 1685, les libertés accordées aux protestants par l’édit de Nantes sont révoquées. Entre 150 000 et 300 000 personnes quittentla France pendant la vague de persécutions qui entoure cette décision. Quelque 60 000 prennent le chemin de la Suisse, mettant la solidarité protestanteà rude épreuve

« Ils arrivaient la plupart à pied, déguisés et dans le plus déplorable état […]. Les femmes et les filles revêtaient des habits d’hommes, leurs enfants étant enfermés dans des coffres comme des hardes, d’autres sans aucune précaution dans leurs berceaux et attachés au cou de leurs pères et mères. Quelques-uns demandaient: Où sont nos pères, nos mères? D’autres demandaient leurs femmes et leurs enfants, n’en ayant eu aucunes nouvelles depuis qu’ils avaient quitté leurs maisons […]. Il y en avait qui, ayant à peine franchi la première porte, se prosternaient à genoux, chantant un psaume d’actions de grâce de leur heureuse délivrance, quoique ces pauvres créatures n’eussent même pas un morceau à manger et fussent exposées à se coucher sans souper si le Seigneur, dans son extrême bonté, n’y eut pourvu pour eux. » 1

***

C’est ainsi qu’un observateur demeuré anonyme décrit l’arrivée à Genève d’un groupe de réfugiés au début du mois de novembre 1685, quelques jours après la révocation de l’édit de Nantes, par lequel Henri IV avait, en 1598, reconnu la liberté de culte aux protestants.

C’est alors un spectacle quotidien, qui a commencé bien avant le fatidique 22 octobre. L’édit de Fontainebleau, promulgué ce jour-là, n’est que l’achèvement d’un processus de harcèlement systématique des fidèles de la «religion prétendue réformée», renforcé au début de la décennie: dissolution des chambres judiciaires comportant des protestants, exclusion des fermes et charges d’Etat, répression du prosélytisme, obligation d’avoir à loger les troupes royales dont les exactions ciblées, les dragonnades, provoquent des conversions de masse et autant de départs, punis des galères par le même édit de Fontainebleau.

On passe donc la frontière loin des grands chemins et entre les patrouilles, dont la vigilance est heureusement très inégale. En groupes, pour se rassurer, pas trop grands pour éviter de se faire repérer, parfois par villages entiers. Genève est une des principales portes de sortie. On y accueillera jusqu’à 350 personnes par jour en 1687, année de l’afflux maximum; cette année-là, 15 000 réfugiés passeront par la ville, l’équivalent de la population résidente.

Evaluer le volume global de l’exode est difficile. L’édit de Nantes n’a mis que très provisoirement fin aux départs consécutifs à la Réforme. Ces derniers reprennent dès la deuxième moitié du XVIIe siècle et ne cessent vraiment qu’à l’approche de la Révolution.

Le mouvement, en outre, se fait dans les deux sens: certains rentrent en France, où tous les convertis de force ne sont pas devenus des catholiques très sincères et où le culte protestant perdure en secret. On estime en général de 150 000 à 300 000 le nombre des réfugiés de l’édit de Fontainebleau, soit entre un et deux Français sur 100, dont quelque 60 000 auraient passé par la Suisse.

C’est, pour l’époque, un exode important, de ceux qui changent le visage tant de la société de départ que de celles où les exilés trouvent à s’implanter: les historiens ont attribué au refuge huguenot aussi bien l’essor des pays d’accueil qu’ont été les Pays-Bas (65 000 réfugiés), la Grande-Bretagne (50 000), les Etats allemands, Prusse en tête (40 000), et la Suisse que le déclin économique qui a marqué en France la fin du règne de Louis XIV.

Aujourd’hui, on est moins confiant dans le pouvoir réparateur de l’histoire, ou plus circonspect: l’émigration huguenote n’a pas été qu’une success story. Des réfugiés – marchands, lettrés, entrepreneurs – ont certes emporté des compétences importantes avec eux. Mais le gros du flux était composé de petites gens, d’agriculteurs ou de propriétaires terriens dépossédés par la fuite. Leur accueil a suscité des résistances, voire des déstabilisations, leur intégration a souvent été difficile. Et si à moyen terme leur afflux a certainement dynamisé et enrichi les pays d’accueil, il n’est pas toujours facile d’en isoler l’effet parmi d’autres facteurs concomitants.

Pour en revenir à Genève, l’arrivée des réfugiés protestants représente d’abord une perturbation majeure. La ville est placée depuis un siècle sous une forme atténuée de protectorat français qui laisse ses institutions libres de fonctionner librement. Cette influence, contrebalancée par l’alliance avec les cantons suisses, a pris une forme plus concrète en 1679 avec la désignation d’un résident de France qui tient le roi au courant de la vie politique de la République calviniste, protège activement le culte catholique dans cette dernière et se charge de rappeler régulièrement à ses édiles le risque qu’il y aurait à encourager une migration qui, vue de Paris, a toutes les apparences d’une sédition.

La première alerte est spectaculaire. Elle vient du Pays de Gex, où la répression antiprotestante s’exerce depuis fin 1684, au prétexte que l’édit de Nantes ne s’y appliquerait pas. En mars 1685, les temples de Ferney et de Sergy sont détruits, ceux, limitrophes, de Russin et de Moëns, pourtant situés sur territoire genevois, sont contraints de fermer.

Dans la nuit du 1er au 2 octobre 1685, 1000 à 1500 personnes se présentent aux portes de Genève avec des charrettes chargées de tout ce qu’elles ont pu emporter: c’est toute la communauté protestante gessienne qui fuit sur la foi de rumeurs annonçant une répression d’envergure. La majorité d’entre elles ne tardera pas à rentrer – la frontière est vite franchie, dans un sens comme dans l’autre – mais en laissant leurs biens derrière elles pour plus de sûreté. La France répond par un blocus des exportations qui durera à peine plus d’un mois mais sera réédité en 1695 et met en évidence la dépendance alimentaire de la Cité de Calvin envers son arrière-pays en mains françaises et savoyardes.

La ville qui affronte ces turbulences compte quelque 15 000 habitants, dont un tiers environ est composé des descendants d’une première vague de réfugiés arrivés au gré des exactions liées aux débuts de la Réforme: répression féroce des protestants à la suite d’affichages anticatholiques en France en 1534, rétablissement de l’Inquisition en Italie en 1542, massacre de la Saint-Barthélemy en 1572. Ces émigrés de la foi ont fait florès: leurs familles détiennent une bonne partie du négoce, font autorité au sein de la Compagnie des pasteurs et siègent dans les Conseils.

Refuser l’accès du territoire aux frères de religion persécutés n’est pas une option. On s’affaire au contraire à organiser l’accueil: logement – en auberge ou chez l’habitant –, distribution de secours par l’intermédiaire de la Bourse française, un organisme créé lors du premier refuge pour faire face aux besoins des exilés. Mais si les portes sont ouvertes, c’est des deux côtés: on s’empresse de pousser les réfugiés, munis au besoin d’un petit viatique (aide au départ…), vers les cantons protestants.

Dès 1684, ces derniers se sont partagé l’accueil, à raison de 30% à Zurich, 12% à Bâle, 8% à Schaffhouse et 50% à Berne. Premier sur le chemin des fuyards et, surtout, francophone, le Pays de Vaud absorbe la grande majorité de ce dernier contingent, particulièrement à Lausanne, Nyon, Morges et Vevey.

Mais pour les cantons comme pour Genève, l’idéal est de voir les huguenots poursuivre leur chemin. A Berne, les arrivages réguliers des années précédentes ont motivé l’élaboration d’une politique d’asile pointilleuse et restrictive, dont les grandes lignes se retrouvent un peu partout.

Cette politique s’organise autour de la prise en charge, financée à force de collectes plus ou moins contraignantes, des plus faibles (vieillards, orphelins, malades) ainsi que des pasteurs et d’une gestion économique du reste du contingent: ceux dont les rentes couvrent les besoins ou dont l’industrie est utile peuvent rester, les autres sont priés d’aller tenter leur chance ailleurs.

Ailleurs, c’est avant tout l’Allemagne, où de nombreux territoires dévastés par la guerre de Trente Ans ont besoin d’être recolonisés. L’édit de Potsdam, promulgué en 1685, qui leur fait des conditions d’accueil très favorables en Brandebourg est régulièrement mis en avant par ces Messieurs de Berne.

Ces destinations présentent toutefois de sérieux inconvénients. Il faut s’engager dans un voyage long et incertain pour se retrouver parfois, comme le décrit une lettre reçue à Genève en 1687, «dans la boue, exposés aux injures du temps et souvent à la faim»1, ou, entre 1688 et 1697, affronter les dévastations de la guerre de la Ligue d’Augsbourg 2. Bref: rester serait préférable pour beaucoup, notamment ceux qui n’ont pas perdu l’espoir d’un retour au pays et répugnent à s’en éloigner trop. A plusieurs reprises, les cantons ferment leurs frontières orientales pour empêcher le reflux des réfugiés partis en Allemagne.

A Genève, les réticences sont amplifiées par des considérations de politique extérieures. Craignant, sans doute à tort, de subir le sort de Strasbourg, annexée au Royaume en 1671, les autorités genevoises s’efforcent de ne pas donner prise au soupçon qu’elles pourraient encourager la fuite des protestants français.

Peu de réfugiés sont admis comme habitants (l’équivalent lointain de notre permis C, autorisant la résidence mais pas les droits politiques), mais un nouveau statut, qu’on pourrait si l’on ne craint pas l’anachronisme, comparer à notre admission provisoire, leur permet d’être «tolérés durant le bon plaisir de la Seigneurerie».

La population, comme aujourd’hui, est partagée. Une solidarité sincère se manifeste envers les «pauvres réfugiés», qui sont au début hébergés volontiers par les familles nanties de la ville. Mais elle se lasse et, surtout, se mêle de soupçons: ces émigrés pour la foi savent parfois bien peu de théologie. Et si une partie d’entre eux étaient de faux réfugiés, surtout attirés par les générosités de la Bourse française?

Dès 1683, les Conseils s’inquiètent de «quantité de pauvres soit fainéants qui ne font que rôder qui sous le prétexte de religion séjournent en cette ville pour y gueuser de maison en maison, ce qui peut produire de fort mauvaises suites»1. Une préoccupation qu’on retrouve dans les cantons suisses: partout on s’efforce de trier les persécutés des «simples» émigrés politiques et, surtout, des opportunistes, crypto-papistes ou convertis de circonstance.

Signe des temps, la concurrence entre anciens habitants et nouveaux venus s’exprime de façon particulièrement vigoureuse autour des places dans les temples, du moins jusqu’à la construction du temple de la Fusterie en 1715: les propos aigres fusent, il arrive même qu’on en vienne aux mains.

Mais c’est sur le terrain économique que se joue la partie décisive. Le premier refuge a été, au XVIe siècle, une chance pour Genève qui lui doit l’essor de son imprimerie et de son industrie textile. Le nouvel afflux représente une occasion de développer encore la manufacture et le négoce dont la ville tire une bonne partie de ses activités. Une perspective qui sourit à moitié à ceux qui se sont déjà taillé dans ces domaines des places qu’ils ne souhaitent pas remettre en question.

La lutte se mène notamment autour de l’accession des nouveaux venus à la bourgeoisie et des privilèges liés à cette dernière en matière d’accès aux métiers. Tandis que les plus craintifs exigent des restrictions croissantes, des bourgeois qui y trouvent sans doute leur avantage s’associent sous différentes formes à des réfugiés qui trouvent ainsi un moyen d’entrer dans l’économie genevoise, notamment dans le négoce et la manufacture textile.

A partir de 1687, le flot de nouvelles arrivées cesse de croître. Mais pas le nombre des exilés présents à Genève et dans les cantons. En 1693, on en compte 1662 à Lausanne pour quelque 6000 habitants, 700 à Morges, 650 à Nyon et à Vevey et 3300 à Genève sur un total de 16 000 personnes, entassées sur un territoire d’autant plus exigu qu’on a détruit les faubourgs pour se replier derrière les murailles.

A ce moment, la disette sévit en Suisse, aggravée à Genève par les tensions politiques avec la France et la Savoie voisines qui ont la haute main sur l’approvisionnement céréalier de la ville. Des voix toujours plus nombreuses appellent à «conserver le pain aux enfants de la maison». Se débarrasser des réfugiés indigents devient une priorité.

Durant l’été, les expulsions se multiplient, de Genève vers les cantons suisses, de ces derniers vers l’Allemagne. Mais c’est à la fin de la décennie qu’interviendra l’exode majeur: les cantons procèdent à des expulsions si massives que les Etats allemands se trouvent à leur tour confrontés à un afflux difficile à gérer. La minorité de huguenots qui y échappent sont progressivement naturalisés.

Peu généreux, les Suisses? Les chiffres racontent une histoire plus complexe: le nombre des arrivées, qu’on n’a que très peu tenté d’empêcher, était de nature, au moins à Genève et dans le Pays de Vaud, à déstabiliser sérieusement l’économie, voire à mettre la subsistance en péril comme cela a été le cas au début des années 1690. Ne s’estimant pas en état d’absorber des flots d’émigrants sans rapport avec ceux qui alarment aujourd’hui l’Office des migrations, les autorités se sont efforcées d’organiser le transport des réfugiés huguenots vers d’autres destinations où ils étaient parfois attendus.

C’est l’échec partiel de cette politique – et notamment l’impossibilité d’une émigration longtemps espérée vers l’Irlande – qui débouche sur les mesures abruptes de 1699, justifiées aux yeux de leurs initiateurs par le fait que, la paix étant revenue en Europe en automne 1697 avec la paix de Ryswick 2, les routes vers l’Allemagne étaient redevenues sûres.

Et si l’on souhaite se lancer dans l’exercice hasardeux des comparaisons, ce n’est pas tant aux débats actuels sur les requérants d’asile, ni même à ceux suscités par les restrictions mises à l’émigration juive à l’époque du nazisme qu’il faut s’intéresser. Mais plutôt aux pays d’Afrique et d’Asie qui absorbent aujourd’hui, dans des conditions précaires et avec des risques majeurs de déstabilisation politique, la grande majorité des réfugiés de la planète.

Reste que pour les principaux intéressés, le voyage a souvent été long, mouvementé, parfois interrompu par des retours en arrière, parfois encore suivi d’une nouvelle émigration ou poursuivi jusque dans les colonies anglaises d’Amérique du Nord ou dans les comptoirs bataves d’Afrique ou d’Asie. Le regard rétrospectif juge ces voyages fructueux. Les huguenots ont marqué favorablement leurs terres d’accueil, que ce soit sur le plan culturel ou économique.

Pour en revenir à la Suisse, les historiens s’accordent à relativiser leur apport, considérablement limité par le protectionnisme actif des villes et des cantons d’accueil, et moins apparent que celui du premier refuge des années entourant la Réforme. Cet apport n’en reste pas moins réel, notamment dans le domaine du négoce international, d’où émergent alors les activités de change et de crédit dans lesquelles va se spécialiser la banque protestante. Les réseaux huguenots servent à sortir de France les capitaux des émigrés, à acheminer à Marseille l’argent des collectes organisées pour les protestants condamnés aux galères. Il s’y négocie aussi des affaires plus profanes, portées par le développement d’une diaspora relativement homogène qui ne rompt pas ses liens avec son pays d’origine, où ses compétences ne cessent jamais d’être appréciées.

Quant à Genève, toute Rome protestante qu’elle était au moment du premier refuge, ce n’est au début du deuxième qu’une grosse bourgade. Elle deviendra au siècle des Lumières une ville cosmopolite, ouverte sur l’Europe et tout particulièrement sur l’Angleterre, activement impliquée dans les débats français où nombre de ses citoyens jouent un rôle d’avant-garde. L’influence du refuge huguenot sur cette évolution est difficile à mesurer. Mais personne ne songe à la nier.

1. Citations tirées de «Genève au temps de la révocation de l’édit de Nantes», ouvrage collectif, Droz, 1985.

2. Terminée en 1697 par la paix de Ryswick, cette guerre oppose la France, alliée au Danemark et à l’Empire ottoman à une coalition comprenant l’Angleterre, le Saint-Empire, l’Espagne, la Savoie, la Suède et les Provinces Unies à l’occasion de la succession de l’électeur du Palatinat.

Demain: Ellis Island, le rêve de l’immigration choisie

Publicité