intégration

Les Roms, oubliés de l’Europe

Première minorité du continent, partout représentés et partout maltraités, les Tziganes tendent pourtant à l’intégration

Azzi1 est banquier privé. Et rom. Par crainte des préjugés et des discriminations, il se fait passer depuis longtemps pour un Pakistanais. L’histoire est genevoise. Elle pourrait être espagnole, croate ou finlandaise; partout, les Roms sont rejetés. La France s’illustre actuellement par le démantèlement de camps illégaux et le renvoi de Tziganes vers la Roumanie et la Bulgarie. L’Italie, par la voix de son ministre de l’Intérieur. Roberto Maroni, déclare vouloir aller plus loin encore (lire encadrés). Régulièrement, des Roms sont expulsés, du Danemark, de Suisse ou de Grande-Bretagne. En Hongrie, huit ont été tués entre 2008 et 2009, six en 2010.

Citoyens européens et première minorité du continent, les Roms – 10 à 12 millions d’âmes réparties dans tous les pays – sont traités comme des immigrés clandestins. Voleurs de poules, détourneurs d’aide sociale ou fauteurs de trouble, ils sont accusés de tous les maux. «Les Roms sont méconnus, et l’image qu’on s’en fait passe par des représentations sociales et des préjugés souvent cristallisés en stéréotypes, donc très difficiles à modifier, note Jean-Pierre Liégeois, auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet2. Le Rom est rarement défini tel qu’il est, mais tel qu’il est nécessaire qu’il soit pour des raisons politiques et de comportement à son égard.» L’image de cette communauté, ainsi, tient soit du folklore élimé, soit du fait divers simplificateur. Le Rom est forcément nomade, musicien, sale, mal vêtu, mendiant ou cleptomane.

Débarqués d’Inde en Europe au Moyen Age, après une longue halte en Arménie, les Tziganes, Roms ou Manouches (LT du 06/08/2010) «amènent avec eux une culture des Indes qui fait peur, une culture orale», souligne Eleni Tsetsekou, administratrice à la division «Roms et gens du voyage» du Conseil de l’Europe. Au fil des siècles, ils connaissent des périodes plus ou moins sereines. Esclaves à leur arrivée en Valachie, plutôt bien intégrés sous l’Empire ottoman, exterminés durant la Shoah… «C’est un cercle vicieux. Sans cesse suspectée parce que différente, cette communauté a développé une culture de l’exclusion. Ne pas déranger et ne pas être dérangé. Pourtant, ils espèrent tous être insérés. Qui choisit d’être pauvre, d’avoir une espérance de vie réduite de dix ans ou de voir son enfant mourir de maladies qui n’existent plus?» poursuit Eleni Tsetsekou.

De fait, la grande majorité des Roms sont sédentaires et intégrés. Invisibles, à l’image du banquier «pakistanais». Au Kosovo, ils sont musulmans, en Grèce orthodoxes, en Allemagne protestants, en Espagne catholiques… A la maison et en toute discrétion, la culture rom continue à primer. «Les deux tiers des Tziganes parlent encore le romane et les lois internes l’emportent sur la religion locale. Il est impensable, ainsi, pour un rom musulman d’avoir deux épouses», explique Stéphane Laederich, directeur de la fondation Rroma, à Zurich. Et les coutumes de certains groupes, tels les mariages d’adolescents, font grincer des dents. «Unir tôt les enfants ou ne pas les envoyer à l’école ne relève pas de la culture rom, mais d’une culture de la pauvreté», défend Eleni Tsetsekou.

Les discriminations, sociales, scolaires et professionnelles, laissent nombre de Roms sur le carreau. Pauvres et marginalisés. Ce sont eux, en partie, que l’on retrouve sur nos trottoirs le gobelet à la main et l’air implorant, la minorité visible. La plupart viennent de Roumanie et de Bulgarie. «On peut les renvoyer chez eux, ils reviennent. En France, des associations s’occupent d’eux, ils ont accès aux soins, à l’eau et à l’électricité. Ce n’est pas le cas en Roumanie», plaide Malik Salemkour, vice-président de la Ligue des droits de l’homme et animateur du collectif Romeurope.

Poussés par la perspective d’une adhésion à l’Union européenne, les pays de l’Est, pourtant, ont accompli de réels efforts pour une meilleure intégration de cette communauté, qui constitue souvent jusqu’à 10% de leur population. Ils bénéficient pour cela du soutien de plusieurs fonds européens – éducation, agriculture, cohésion… Une estimation fait état de 17,5 milliards d’euros investis pour les Roms et les «groupes vulnérables» entre 2007 et 2013. En 2005, une «décennie des Roms» a en outre été proclamée par 12 Etats, principalement d’Europe de l’Est. Elle a permis de lancer de nombreux projets, sans toutefois changer radicalement la donne et la – mauvaise – considération des Tziganes (LT du 21.12.2009).

A l’Ouest, les Etats sont plus ou moins actifs, leurs actions plus ou moins efficaces. «L’Espagne a compris la nécessité de mener une politique globale et constante, à l’inverse de la Grèce par exemple, qui a distribué des maisons et ne s’est plus préoccupée ensuite de leurs habitants, incapables de payer l’eau ou l’électricité faute d’emploi et donc de revenus», relate Eleni Tsetsekou.

«L’UE fait son job en proclamant l’égalité des droits et en distribuant des fonds, estime Malik Salemkour. Mais elle n’a pas prévu le «pauvre» dans son principe de libre circulation. Un retraité allemand peut venir en France et bénéficier d’une pension complémentaire. Pourquoi ne pas l’appliquer aux pauvres?» «La solidarité doit prévaloir entre les Etats membres, mais les citoyens d’un Etat ne doivent pas non plus devenir des poids pour un autre», argue Mina Andreeva, porte-parole de la Commission européenne.

Eparpillés, constitués en une multitude de groupes, les Roms peinent à se fédérer pour mieux défendre leurs droits. «Ils n’ont pas de consulat ni d’ambassade, d’Etat de référence, ce qui est loin d’être une question théorique», rappelle Jean-Pierre Liégeois. Beaucoup d’autres minorités – Serbes au Kosovo, Albanais en Macédoine… – bénéficient en effet d’un pays «parrain» susceptible d’appuyer leurs revendications. Paradoxe ultime, les Roms étaient là bien avant la création de la plupart de ces Etats.

1. Prénom fictif.

2. Roms en Europe, Editions du Conseil de l’Europe, 2007.

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