Iran

Ronan Hubert: «Si c’était un missile, l’avion ukrainien aurait explosé en vol»

Le crash du vol PS752 d’Ukraine International alimente toutes les spéculations, dont la piste d’une erreur de tir de l’armée iranienne. Une hypothèse à laquelle ne souscrit pas l’accidentologue suisse Ronan Hubert

La concomitance frappe les esprits mercredi matin: des missiles iraniens visent une base où se trouvent des soldats américains en Irak peu avant qu’un appareil d’Ukraine International s’écrase lors de son décollage de Téhéran, faisant 176 victimes. Kiev, qui dit explorer tous les scénarios, a dépêché des enquêteurs sur place alors que le premier ministre canadien Justin Trudeau, ainsi que son homologue britannique Boris Johnson et des sources militaires américaines pointent du doigt un tir accidentel de l’armée iranienne.

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Le Temps: Les enquêteurs ukrainiens considèrent tous les scénarios, y compris un tir de missile. Quelle piste privilégiez-vous?

Ronan Hubert: Les difficultés sont multiples car cela s’est produit de nuit et dans un contexte géopolitique très tendu. Je ne souscris pas à l’hypothèse d’un tir. Lorsqu’un avion se trouve à 7900 pieds, il est pressurisé. L’impact d’un missile ou la présence d’une bombe à bord l’aurait fait exploser. Or une vidéo amateur permet de distinguer que l’appareil semble rester intact jusqu’à l’impact, et aucun morceau n’a été retrouvé à cette heure en dehors de cette zone.

On évoque un problème technique du réacteur droit. En l’état, la vidéo amateur fournit trois informations: l’avion est dans une descente incontrôlée, sa partie droite semble touchée, et on voit une première explosion se produire alors que l’avion est encore à une altitude d’environ 300 mètres, peut-être celle du réacteur ou d’un réservoir de carburant. Puis vient la grande explosion au moment de l’impact [selon le New York Times, une seconde vidéo publiée jeudi soir montrerait l'instant où un missile touche l'appareil, ndlr].

Des photos de trous dans la carlingue font dire à certains internautes qu’il s’agit de l’impact d’un missile.

Ces commentaires à tort et à travers ne sont pas constructifs. Sur internet, chacun peut aujourd’hui raconter ce qu’il souhaite sous pseudonyme. Je ne peux cautionner ce type de rumeurs face à un processus d’enquête aussi complexe et qui ne fait que commencer.

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S’il ne s’agit pas d’un acte intentionnel, quelle défaillance peut expliquer cet écrasement?

Les conditions météorologiques étaient bonnes. Il y avait trois pilotes dans le cockpit: le commandant de bord, le copilote et un instructeur. Tous trois avaient un niveau d’expérience élevé sur ce type d’appareil, chacun cumulant entre 6000 et 12 000 heures de vol sur un 737. Une erreur humaine lors du décollage avec un avion aussi automatisé, si elle n’est pas impossible, semble peu probable. Reste la piste d’un problème technique, possible mais difficile à imaginer pour un appareil âgé d’à peine 3 ans.

Et qui sortait d’une révision le 6 janvier.

Attention, on ne sait pas de quelle révision il s’agissait. Aurait-elle eu un effet? Ukraine International entretient sa flotte de Boeing 737 grâce à son propre système de maintenance. Il s’agit d’une compagnie certifiée en Europe, ce qui signifie qu’elle répond pleinement aux normes internationales.

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La compagnie a d’ailleurs un bon bilan en matière de sécurité.

Il est même excellent. C’est le premier accident depuis la fondation d’Ukraine International en 1992. La compagnie n’a que des avions de fabrication occidentale – Boeing 737 et 777 – à l’exception de cinq Embraer 190 brésiliens tout à fait récents.

Les enquêteurs iraniens affirment que l’avion tentait de faire demi-tour avant de s’écraser. L’équipage avait-il donc conscience d’une situation d’urgence?

On ne peut pas l’affirmer. La seule preuve qu’il s’agissait d’une situation d’urgence est l’absence vraisemblable de communication avec les contrôleurs aériens. Un changement de cap volontaire ne se fait pas comme cela, car vous pourriez percuter d’autres appareils. Le pilote dépend, dans ce cas, des consignes du contrôleur aérien et des procédures concernant les routes de départ.

Le sort des boîtes noires fait polémique puisque les autorités iraniennes refusent de les transmettre à Boeing ou aux autorités américaines tout en affirmant vouloir les envoyer «à l’étranger».

Il faut ici distinguer l’enquête elle-même et la lecture des boîtes noires. L’annexe 13 de la Convention de Chicago stipule que l’enquête implique potentiellement trois pays. Celui où se produit l’accident a la charge de diligenter les investigations. S’y adjoignent le pays du constructeur de l’avion et celui du pavillon de la compagnie. Il s’agit donc ici de l’Iran, des Etats-Unis et de l’Ukraine.

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Mais les autorités iraniennes refusent pour l’instant d’inviter des enquêteurs américains.

La commission d’enquête est en train de se constituer. L’Iran, en tant que membre de l’Organisation de l’aviation civile internationale, devrait se conformer à la Convention de Chicago [jeudi soir, Téhéran a formellement invité Washington à participer à l'enquête, ndlr]. Dans le cas des boîtes noires, Téhéran a le droit de ne pas les transmettre aux Etats-Unis. Je doute que l’Iran possède les capacités techniques et les ressources nécessaires pour les décrypter car il n’y a pas de Boeing 737 de nouvelle génération en exploitation dans le pays, en raison de l’embargo américain en vigueur. Outre les Etats-Unis, d’autres pays en sont capables, comme l’Australie, la France ou le Royaume-Uni. La Russie pourrait aussi être sollicitée car elle a connu cinq accidents impliquant des 737 depuis 2008 et son professionnalisme dans le domaine n’est plus à prouver.

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Dernière controverse en date: la photo d’un bulldozer prétendument présent ce jeudi sur le site du crash.

Si c’est authentique, disons que ce n’est pas très adroit. Mais ce n’est pas déterminant. Prenons l’hypothèse d’un acte criminel: un explosif laisserait des traces, quel que soit l’état des débris, sans oublier les analyses réalisées sur les dépouilles. Et les boîtes noires, qui ont été retrouvées, seront bien plus déterminantes pour comprendre le déroulement de l’écrasement.

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