«Chirac transforme l'Elysée en maison de rendez-vous.» C'est le titre du Canard enchaîné de cette semaine qui, sur le mode ironique, rend compte du ballet des marquis de la droite gaulliste venus faire leur cour au chef de l'Etat. Après l'accueil réservé il y a quinze jours à Philippe Séguin, adversaire numéro un de Jacques Chirac, ce fut le tour d'Edouard Balladur, autre ennemi de l'intérieur, rival du même Chirac en 1995 dans la course à l'Elysée. Enfin, mercredi, c'était le tour de Charles Pasqua, autre gaulliste de conviction, anti-maastrichtien convaincu et créateur avec Philippe de Villiers d'une autre formation, eurosceptique et conservatrice, le RPF. A chaque visite, les experts en sémiologie – la science des signes – se sont échinés à comparer les petites différences de rituel: Balladur a été raccompagné par le président sur le perron de l'Elysée, Séguin pas; Pasqua est ressorti seul, lui aussi, un gros cigare aux lèvres. D'aucuns pensent y voir des différences de traitement, donc une hiérarchie de préférences, significative de la part du souverain républicain

La ronde des «éléphants» de la droite ne se profile pas seulement à l'horizon de la campagne électorale pour la mairie de Paris, même si elle a toutes les allures d'une quête de l'onction présidentielle. Elle annonce aussi un net ressaisissement de l'opposition à un an des municipales, à deux ans des législatives et de la présidentielle. Devant le risque de devoir perdre la partie à Paris dans onze mois, la droite tente de se ressouder, elle qui était émiettée, comme égarée depuis sa défaite consécutive à la dissolution prononcée il y a trois ans par le président de la République. On oublie les plaies et les haines les plus tenaces (et Dieu sait s'il n'en manque pas) pour affronter l'ennemi commun: la gauche.

D'autres signes montrent que l'opposition abandonne les invectives mutuelles pour retrouver l'union sacrée: Charles Pasqua est plus que certainement monté à l'Elysée pour s'entendre dire qu'il devait renoncer à présenter ses propres candidats à la mairie de Paris (une perspective qui ne plaît nullement au comparse de Pasqua au RPF, Philippe de Villiers, qui prône la stratégie inverse). Les différentes composantes de la droite (UDF, Démocratie libérale et RPR) planchent sur des candidatures communes aux municipales, à commencer par Paris. Des «conventions» sur plusieurs thèmes centraux (dont la justice et la réforme fiscale) sont censées annoncer enfin une stratégie commune.

Des handicaps

Pourtant, ce raidissement collectif cache mal de solides handicaps. Le premier, quoi qu'en disent les ténors de l'opposition, ce sont les succès d'un gouvernement qui surfe et exploite les atouts de la conjoncture. On le croyait en perte de vitesse il y a un mois: caillassage à Ramallah pour Lionel Jospin, échec des réformes de Bercy, manifestations des enseignants, remaniement express. A lire la presse, tout était perdu pour le premier ministre. Le public, lui, ne l'a pas entendu ainsi. Hormis la diplomatie, il plébiscite encore la gauche plurielle, notamment pour ce qui touche la modernisation de l'économie, l'action sociale et l'immigration. Fort mal jugé au moment de sa désignation, Jack Lang lui-même a le soutien de 60% des Français!

Car les sondages ne sont pas non plus favorables à la droite, pour le moment du moins. Les intentions de vote, tant pour Jacques Chirac que pour Philippe Séguin, franchissent tout juste la barre des 51%. Excessifs dans leurs critiques de la majorité, parlant de «socialisme collectiviste», ou assurant que les socialistes freinent la croissance, bien de ses dirigeants rament à contre-courant de l'opinion: sur le dossier du PACS, sur celui de la réforme de la justice, sur la fausse rumeur de la fuite de Laetitia Casta en Grande-Bretagne.

Mais tous les regards se portent aujourd'hui sur la course pour la mairie de Paris, enjeu emblématique, que la gauche a des chances de remporter. Philippe Séguin, un peu vite classé de «sauveur», inquiète. Ses foucades et son caractère ombrageux et émotif ont déjà fait de beaux dégâts. Pourquoi aurait-il changé? Et quelles chances décisives ont ses propres concurrents, les Balladur, les Panafieu? La lutte sera épique. Il ne faudra pas se tromper de casting. C'est bien ce que montrent ces visites successives à l'Elysée.