Moyen-Orient

Rony Brauman: «Il ne fallait pas se mêler des révolutions arabes»

Pour Rony Brauman, cofondateur de Médecins sans frontières, une guerre ne peut être justifiable qu’à une série de conditions

Une guerre peut-elle être «humanitaire»? Dans son dernier livre*, le cofondateur de Médecins sans frontières (MSF) Rony Brauman s’en prend aux interventions militaires internationales qui, de la Somalie à la Libye, en passant par le Kosovo, ont utilisé la propagande et le mensonge afin d’atteindre des objectifs qui, à ses yeux, étaient tout autres. Explications, à l’heure du bombardement intensif de la Ghouta par le gouvernement syrien et les forces russes, et alors que l’Occident s’interroge sur sa propre incapacité à mettre fin à la guerre syrienne.

Le Temps: Toute intervention militaire internationale est-elle, selon vous, forcément condamnée à échouer?

Rony Brauman: Je ne suis pas un non-interventionniste de principe, ce qui serait à mon avis une position irresponsable. A Timor-Est, au Sierra Leone ou au Kosovo, des interventions étrangères ont rendu service à la population, servi à apaiser la situation ou mis un terme à des affrontements sanglants. Mais dans ces trois cas, nous avions affaire à un territoire restreint et à des objectifs politiques limités qui pouvaient de surcroît être atteints, car on disposait d’une alternative, soit un pouvoir crédible à proposer, qui était reconnu et ancré dans son milieu. Cela fait toute la différence: je suis convaincu que les interventions qui concernent un territoire étendu et cherchent à instaurer un ordre politique vague ne peuvent pas fonctionner. Ce sont les leçons que l’on tire aujourd’hui de l’Irak, de la Libye et de la Somalie.

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A partir d’une position issue de la théorie de la guerre juste, je dirai aussi qu’il y a encore deux critères politiques qui sont essentiels. La guerre doit, d’une part, constituer un ultime recours – toutes les tentatives possibles de médiation doivent avoir échoué – et, d’autre part, avoir des chances raisonnables de succès. Or, si l’on prend comme exemple la Libye, la guerre a été choisie en premier recours et on a ensuite inventé d’une certaine manière la cause qui la justifiait.

– Quelles conclusions en tirez-vous pour la guerre en Syrie?

– D’entrée, je pense que le meilleur service que l’on pouvait rendre aux révolutions arabes, dont la révolution syrienne, c’était de les laisser se dérouler. Dire que les Arabes sont encore des mineurs qu’il faut prendre par la main sur le chemin de l’émancipation, c’est les infantiliser.

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En outre, la révolution syrienne a basculé au bout d’une année en quelque chose d’autre, qui consistait à renverser le régime par la force. Cette transformation des méthodes politiques en action militaire a été une aubaine pour les plus radicaux. Et ce, d’autant plus que la région vivait les contrecoups du désastre qu’a représenté l’invasion américaine de l’Irak.

– Vous préconisez de miser aujourd’hui sur la Russie en tant que médiateur du conflit. Or Moscou est clairement du côté de Bachar el-Assad, comme le confirme le bombardement de la Ghouta...

– C’est la limite, ou la contradiction de ma position. Je me raccroche à la Russie car c’est la seule puissance extérieure qui a pris l’initiative. Mais en effet, aussi bien à Alep que maintenant dans la Ghouta, les agissements russes laissent entendre qu’on fabrique de la haine et du ressentiment pour demain. Nous sommes forcés de convenir que, face à la Syrie, il est difficile de ne pas ressentir un certain désarroi intellectuel. Mais, comme l’affirme Hubert Védrine [ancien chef de la diplomatie française], nous, Occidentaux, devons aussi nous rendre compte que nous n’avons plus les moyens d’instaurer un ordre politique tel que nous le souhaiterions.

* «Guerres humanitaires? Mensonges et intox», de Rony Brauman, Editions Textuel. 

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