La politique peut, comme le coronavirus, se transmettre par une bise déposée sur une joue. Roselyne Bachelot, née la veille de Noël 1946, avait à peine neuf mois lorsque le général de Gaulle se pencha sur son berceau pour l’embrasser. Bonheur de l’après-guerre. Réveillon historique. La France de la débâcle s’est, en quatre ans, réinventée en nation victorieuse. Jean Narquin, dentiste et résistant, reçoit à la maison le géant du 18 juin.

L’entrée dans la vie publique est programmée pour lui, élu vingt ans plus tard député du Maine-et-Loire (1968 à 1986), et pour sa fille presque baptisée sous la croix de Lorraine. Laquelle lui succédera à l’Assemblée (1988-2007): «Cette épidémie le prouve à nouveau, explique-t-elle lors de notre conversation téléphonique. Nous sommes d’abord enfants des circonstances. On agit rarement bien parce qu’on l’a voulu, ou plus encore anticipé. L’essentiel pour décider au mieux, c’est de savoir d’où l’on vient et de regarder la réalité en face. Avec, comme balises, deux ou trois convictions.»

Une sincérité qui sonne juste

Nous avions rencontré l’ex-ministre française de la Santé (2007-2010, dans le gouvernement Fillon et sous la présidence Sarkozy) un dimanche de printemps, dans ce qui paraît être, en temps de confinement, un Paris révolu. Sur scène, en contrebas de l’auditorium de l’Ecole alsacienne, dans le quartier Montparnasse, les invités (dont l’auteur de ces lignes) de l’émission enregistrée en public Le Nouvel Esprit public du journaliste-chansonnier Philippe Meyer. Devant nous, au premier rang, une Roselyne Bachelot installée comme à l’affût. En embuscade. Calée dans son fauteuil. Une robe fleurie en guise d’armure.

Un rire toujours prêt à résonner. Cette femme-là, pharmacienne de formation, a le goût du public, des gens et du débat. Un ancien haut fonctionnaire du Ministère de la santé se souvient de son arrivée avenue de Ségur, siège parisien de cette citadelle du droit républicain à se faire soigner sans frais, grâce à la Sécurité sociale née dans l’après-guerre: «Elle n’est pas populaire parce qu’elle a eu raison il y a dix ans face au H1N1 mais parce qu’elle est sincère. Elle ne parle pas faux. Elle sonne juste. Ce qui est de plus en plus rare.»

Les circonstances toujours. Vues dans le rétroviseur du Covid-19, sur fond de pénurie gravissime de masques et de respirateurs artificiels, les années sanitaires 2008-2010 ont l’allure d’un miracle français. Un Etat qui, en pleine crise financière mondiale, compte dans ses entrepôts plus d’un milliard de masques et commande sans tarder des millions de vaccins, par la suite inutilisés. Roselyne Bachelot, à l’époque, fut crucifiée pour avoir trop voulu protéger les Français. Philippe Meyer, son tonton flingueur radiophonique préféré, y voit d’abord la preuve d’un réalisme indécrottable en ces temps virtuels où la vie confinée se résume à des commandes en ligne et des invitations à participer à des téléconférences: «Il y a chez elle ce côté commerçante de base qui ne sait vendre que ce qu’elle a. Stocker, c’est dans sa nature. Tu es d’abord pour elle ce que tu as en magasin. Sa politique est celle de l’armoire pleine.»

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Nicolas Sarkozy, paraît-il, l’avait surnommée la «ventileuse». Mais faire du vent dans les réunions ministérielles, sur les plateaux TV ou à la Chambre des députés, n’est-ce pas l’essentiel? Celle qui est aujourd’hui l’une des septuagénaires les plus médiatisées de France, invitée récurrente des talk-shows télévisés les plus courus, riposte: «Un politique doit donner du souffle.» Drôle d’allusion, alors que les réanimateurs manquent cruellement dans les hôpitaux français: «La comparaison n’est pas si fausse, poursuit-elle. L’Etat et l’administration, c’est le cœur. La politique, c’est les poumons. Un pays marche bien quand les deux fonctionnent.»

Une politique à l’ancienne

Dans les colonnes du Journal du dimanche qui l’interrogeait, récemment, sur sa guerre gagnée contre la pandémie H1N1 et rappelait combien les médecins tournèrent jadis en dérision son obsession de la vaccination, Roselyne Bachelot a réglé ses comptes: «Les «coronologues» à deux sous parlent de ce qu’ils ne connaissent pas. On ne peut pas jouer à la roulette russe avec la santé de la population.» Typique. Une crise se résume pour elle à une seule priorité. «Elle n’est pas dans la nuance. Elle tranche. C’est ce qui la rapprochait de Sarkozy. Deux bulldozers», se souvient Henri Paul, qui dirigeait le cabinet d’un de ses prédécesseurs Philippe Douste-Blazy. L’ancien président de la République partageait la même ambivalence: la volonté de bousculer sans croire vraiment à la réforme. Deux tempéraments taillés pour la gestion de crise.

«Bachelot, c’est l’anti-Macron. Elle ne théorise pas la rupture. Elle préfère la musique à la philosophie. C’est une politique à l’ancienne, dans la ligne de Chirac, persuadée à la fois que les Français doivent être secoués et qu’ils ne changeront pas», nous expliquait un jour son complice des plateaux, le présentateur David Pujadas. En résulte une personnalité baroque, amatrice d’opéras, flingueuse médiatique professionnelle (elle avait en son temps accusé le tennisman Rafael Nadal de dopage, ce qui lui valut un procès), pur produit de la droite d’hier mais défenseuse du mariage homosexuel et actrice, pour un soir, d’une représentation spéciale des Monologues du vagin. Voici peu, un journaliste lui a demandé ce que les Français attendaient des politiques en temps d’épidémie. Sa réponse a fusé: «D’être vaccinés.»


Profil

1946 Naissance à Nevers (Nièvre).

1969 Interrompt ses études de pharmacie. Travaille pour un laboratoire. Elle reprendra ses études en 1988.

1988 Succède à son père comme députée du Maine-et-Loire.

2007-2010 Ministre de la Santé.

2010-2012 Ministre de la Cohésion sociale.

Juin 2012 Quitte la politique. Collabore depuis lors à diverses émissions de radio et de télévision.

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