Roselyne Bachelot connaît le coût politique de la lutte contre une pandémie: en 2009, alors ministre française de la Santé sous la présidence de Nicolas Sarkozy, elle passa commande de près d’une centaine de millions de vaccins contre le virus de la grippe H1N1. Bilan: seulement six millions de Français vaccinés et des dizaines de millions d’euros partis en fumée. Mais une volonté de protection maximale de la population, que l’ex-ministre continue de défendre comme la seule solution possible lorsqu’on est aux commandes de l’Etat en période de tsunami viral. La commande de 250 millions de masques passée en urgence par le gouvernement français vendredi 20 mars lui donne raison. Alors que le bilan en France s'élève, le 22 mars, à 14 459 cas de Coronavirus COVID-19 confirmés et 562 personnes décédées depuis le début de l'épidémie.

Le Temps: Les questions fusent sur l’impréparation de la France face à cette épidémie de Covid-19. Le manque de masques de protection, le manque de tests de dépistage, la confusion des informations sur le confinement… Vous avez connu, comme ministre, une épreuve similaire lorsque la grippe H1N1 déferlait sur la France. Comment jugez-vous la réponse de l’actuel gouvernement français?

Roselyne Bachelot: Le management de la crise a été aussi bon que possible dans un contexte totalement imprévisible. Il est toujours facile, dans les médias, d’estimer que telle ou telle leçon des crises épidémiques précédentes n’a pas été tirée. Mais la vérité est qu’il est très difficile, face à un nouveau virus encore mal connu, de tirer des enseignements appropriés. Une crise épidémique ne ressemble à aucune autre! Pire: l’obsession du retour d’expériences peut entraîner de graves déconvenues. Je l’ai compris dans la tourmente de la grippe H1N1: beaucoup nous conseillaient de répliquer les dispositifs mis en œuvre lors de la précédente alerte sanitaire massive: celle de la grippe aviaire H5N1 qui avait déferlé à la fin des années 1990. Or les deux virus ne se ressemblaient pas. Gardons-nous donc de vouloir tout de suite ériger une cathédrale administrative comme on les aime tant en France. Le plus important, dans un tel contexte, est la flexibilité des réponses et la rapidité de la mise en œuvre. L’impréparation est un mal presque impossible à éviter. Ne pas y remédier très vite est en revanche impardonnable.

Et les masques?

Parlons des masques. J’ai, comme ministre de la Santé confrontée en 2009 à l’épidémie de virus H1N1, mis à la disposition des soignants un milliard de masques chirurgicaux et 700 millions de masques FFP2. Un milliard de masques de base! Quand, aujourd’hui, le Ministère français de la santé affirme disposer d’un stock de moins de 100 millions de masques disponibles et vient d'en commander 250 millions. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. On a délégué la production de ce matériel stratégique à la Chine. Ce fut une erreur grave. Un stock se reconstitue en temps réel. Quitte à ce qu’il soit périmé ensuite. Mais que ce soit clair: le gouvernement français actuel n’est pas responsable de cette incurie. La responsabilité incombe à ses prédécesseurs. Les stocks de masques n’existaient pas quand Emmanuel Macron a pris les commandes du pays. Sur cette erreur-là, oui, il faudra savoir tirer les leçons.

En France, comme en Suisse et dans le reste des pays européens, les gouvernements justifient souvent leurs décisions par les avis scientifiques. Ils affirment suivre les experts. N’est-ce pas cela, la bonne attitude face à une épidémie: entendre d’abord le corps médical qui est «au front»?

Sauf que les scientifiques ne sont pas toujours d’accord entre eux. Je ne pense pas que les politiques doivent conditionner leurs réponses au seul avis des experts. Pourquoi? Parce que le consensus scientifique, lorsqu’une crise épidémique déferle, existe rarement. Relisez les commentaires et les opinions des infectiologues français et européens ces dernières semaines: ils n’étaient pas d’accord entre eux sur la bonne stratégie à adopter, et parfois même sur le virus et ses caractéristiques. Le pouvoir politique doit évidemment consulter les experts et avoir, grâce à eux et aux statistiques qu’ils sont en mesure de fournir, une idée juste de la situation sanitaire. Après, la décision politique doit prendre en compte d’autres facteurs, comme la sécurité publique, ou tout simplement la capacité de l’Etat à faire respecter les décisions prises. Pour moi, la seule attitude politique responsable est celle de la protection maximale de la population par la prévention. Notez qu’une autre option existe: celle de «l’immunité collective» défendue par exemple au début de la crise par Boris Johnson au Royaume-Uni. On laisse la population circuler et les écoles ouvertes pour que les anticorps circulent. Des experts très sérieux la défendent. Mais elle est éthiquement indéfendable. Reste enfin le piège absolu à éviter: la tentation de la ligne Maginot. On met en place une politique en pensant que le virus – comme les troupes allemandes qui envahirent la France en 1940 – va suivre tel itinéraire et telle montée en puissance. Ce genre de modélisation est ridicule. Je le répète: la seule stratégie défendable est celle de la protection maximale de la population. C’est à cette fin que j’ai, en 2009, commandé les millions de doses de vaccins. Ce que l’on m’a ensuite reproché durement. Mais je ne le regrette absolument pas. C’était, alors, face au danger sanitaire, la bonne chose à faire.

Une autre question politique se pose en France: celle de l’organisation du premier tour des élections municipales le 15 mars. Depuis, le second tour a dû être reporté à la fin de juin. Et personne ne peut dire si le fait d’inviter les Français à voter n’a pas accru la contamination par le coronavirus…

J’étais favorable au report de ces élections municipales. Ce premier tour n’aurait pas dû être organisé. Mais quid de l’acceptation de ce report? C’est ce critère qui a fait reculer Emmanuel Macron. Le président français a estimé, malgré sa préférence pour un report, que celui-ci ne serait pas accepté, et qu’il serait accusé de se comporter comme un dictateur. Maintenant, arrêtons de rejouer le film. Le premier tour a eu lieu. Le problème est bien sûr l’enchaînement de l’encouragement à voter, puis la décision de confinement stricte prise le lundi soir, au lendemain du premier tour. Là, le signal a été contradictoire. Macron était inquiet d’être accusé d’une manœuvre politicienne. Au final: le message a été brouillé. Ce qui est toujours problématique dans une pareille situation.

Comment jugez-vous le confinement actuel en vigueur en France? Emmanuel Macron estime, dans Le Journal du Dimanche de ce 22 mars que «la vague est là. Nous devons faire face à l'urgence sanitaire, protéger les plus faibles, nos aînés, et ensuite notre système de santé lui-même. Mais aussi prendre en charge toute la société, son stress et sa capacité à vivre cette pandémie en tant que nation. Nous allons affronter une crise financière sans précédent, une crise de l'économie réelle. Nous ne sommes pas au bout de ce que cette épidémie va nous faire vivre». Les Français sont-ils capables, sur la longue durée, de respecter des consignes de confinement strictes? 

Nous ne sommes pas encore, en France, malgré ce qui est écrit, dans une situation de confinement strict. Le gouvernement resserre la vis, mais les gens peuvent encore sortir pour les déplacements nécessaires, par exemple pour aller faire leurs courses. Tout l’enjeu est celui du civisme, de la démarche citoyenne. Les Français, j’en suis sûre, vont progressivement le comprendre. Ils sont capables de comprendre le confinement et de le respecter. Le danger, c’est de constater que le rythme des contaminations ne baisse pas, ce qui est un risque. A ce moment-là, beaucoup de gens risquent de se dire: à quoi sert ce confinement, sans faire le lien entre les indisciplines et la poursuite de la propagation du virus. On est au début de ce confinement. Il faut patienter et répéter, réaffirmer que la distanciation sociale est impérative.

Autre affirmation beaucoup entendue: l’écroulement possible du système de santé français. Ce scénario catastrophe d’un tsunami qui submerge les hôpitaux, vous le redoutez? Et que pensez-vous, encore une fois, du manque de masques de protection pour le personnel médical, mais aussi pour tous les professionnels au contact de la population?

A ce stade, je réfute totalement cette vision. Le système de santé français est solide. Il ne va pas craquer. Il y a des difficultés, c’est évident. 85% des services d’urgence en France aujourd’hui fonctionnent encore bien, malgré l’afflux de malades du Covid-19. La situation est-elle critique? Oui. Des points de vulnérabilité extrême existent-ils? Oui. Mais je le répète: le système de santé français tient bon. Il tient d’abord par la qualité des hôpitaux et des personnes. Et il tient aussi par la nature très centralisée de l’Etat en France, ce qui est une force face au virus. Lorsqu’il faut réagir vite, allouer des moyens, prendre des décisions coordonnées, mutualiser des effectifs ou des matériels, la centralisation paie. Les tensions dans une phase de crise comme nous la vivons sont impossibles à éviter. Mais le système n’est pas à l’os. Evitons enfin de concentrer le tir sur les politiques: où sont les médecins qui, ces dernières années, n’ont pas demandé l’accroissement du nombre de lits de réanimation ou de respirateurs? Les responsabilités sont partagées. On a beaucoup résumé la crise des hôpitaux français, ces dernières années, au niveau trop faible de rémunération des personnels. C’est juste. Il faut absolument revaloriser les salaires du personnel soignant. Mais ce qu’il faut, c’est aussi en profiter pour réorganiser l’hôpital, intégrer davantage les téléconsultations, les progrès fantastiques de la technologie chirurgicale. Cette épidémie redoutable pose, à travers sa violence, beaucoup de bonnes questions que le gouvernement, l'administration et le corps médical ne pourront plus éviter.