Roselyne Bachelot est bien placée pour comprendre la colère du personnel médical devant la pénurie de masques chirurgicaux en France, où l’on compte 16 018 cas confirmés de coronavirus et 674 personnes décédées. En 2009, alors ministre de la Santé sous Nicolas Sarkozy, elle avait stocké les équipements de protection et passé commande de près d’une centaine de millions de vaccins contre le virus de la grippe H1N1.

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Le Temps: Manque de masques de protection et de tests de dépistage, confusion des informations sur le confinement… Vous avez connu, comme ministre, une épreuve similaire lorsque la grippe H1N1 déferlait sur la France. Comment jugez-vous la réponse de l’actuel gouvernement français?

Roselyne Bachelot: Le management de la crise a été aussi bon que possible dans un contexte imprévisible. Une crise épidémique ne ressemble à aucune autre! Pire: l’obsession du retour d’expériences peut entraîner de graves déconvenues. Je l’ai compris dans la tourmente de la grippe H1N1: beaucoup nous conseillaient de répliquer les dispositifs mis en œuvre lors de la précédente alerte sanitaire massive, celle de la grippe aviaire H5N1 à la fin des années 1990. Or les deux virus ne se ressemblaient pas.

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Et les masques?

Comme ministre de la Santé confrontée en 2009 à l’épidémie de virus H1N1, j’ai mis à la disposition des soignants un milliard de masques chirurgicaux et 700 millions de masques FFP2. 1,7 milliard de masques au total! Quand, aujourd’hui, le Ministère français de la santé affirme disposer d’un stock de moins de 100 millions de masques disponibles et vient d’en commander 250 millions, les chiffres parlent d’eux-mêmes. On a délégué la production de ce matériel stratégique à la Chine. Cela a été une erreur grave. Un stock se reconstitue en temps réel. Quitte à ce qu’il soit périmé ensuite. Mais que ce soit clair: le gouvernement français actuel n’est pas responsable de cette incurie. La responsabilité en incombe à ses prédécesseurs. Il faudra en tirer les leçons.

Suivre les avis des scientifiques est la bonne stratégie?

Je ne pense pas que les politiques doivent conditionner leurs réponses au seul avis des experts qui, souvent, ne sont pas d’accord entre eux. Le consensus scientifique, lorsqu’une crise épidémique déferle, existe rarement. Le pouvoir doit évidemment consulter les experts et avoir, grâce à eux et à leurs statistiques, une idée juste de la situation sanitaire. Après, la décision politique doit prendre en compte d’autres facteurs, comme la sécurité publique et la capacité de l’Etat à faire respecter les décisions prises. Pour moi, la seule attitude responsable est celle de la protection maximale de la population. C’est à cette fin que j’ai, en 2009, commandé des millions de doses de vaccins. Ce que l’on m’a ensuite reproché. Mais je ne le regrette absolument pas. C’était, alors, face au danger sanitaire, la bonne chose à faire.

Comment l’ancienne élue locale que vous êtes juge-t-elle la décision de maintenir le premier tour des élections municipales, puis de reporter le second, comme le confirme la loi sur l’Etat d’urgence sanitaire promulguée lundi 23 mars?

J’étais favorable au report de ces élections municipales. Ce premier tour n’aurait pas dû être organisé. Mais quid de l’acceptation de ce report? C’est ce critère qui a fait reculer Emmanuel Macron. Encourager les Français à voter, puis les confiner le lendemain n’avait pas de sens. Le président était inquiet d’être accusé d’une manœuvre politicienne. Au final: le message a été brouillé. Ce qui est très problématique dans une pareille situation.

Les Français sont-ils capables, sur la longue durée, de respecter des consignes de confinement strictes?

Nous ne sommes pas encore, en France, dans une situation de confinement strict. Le gouvernement resserre la vis, mais les gens peuvent encore sortir pour les déplacements nécessaires, par exemple pour aller faire leurs courses. Tout l’enjeu est celui du civisme, de la démarche citoyenne. Les Français, j’en suis sûre, sont capables de comprendre le confinement et de le respecter. Le danger, c’est de constater que le rythme des contaminations ne baisse pas, ce qui est un risque. A ce moment-là, beaucoup de gens risquent de se dire: à quoi sert ce confinement, sans faire le lien entre les indisciplines et la poursuite de la propagation du virus.

Autre affirmation beaucoup entendue: l’écroulement possible du système de santé français. Ce scénario catastrophe, vous le redoutez?

A ce stade, je réfute cette vision. Le système de santé français est solide. Il ne va pas craquer. Il y a des difficultés, c’est évident. 85% des services d’urgence en France aujourd’hui fonctionnent encore bien, malgré l’afflux de malades du Covid-19. La situation est-elle critique? Oui. Il existe des points de vulnérabilité extrême, en particulier dans l’Est. Mais je le répète: le système de santé français tient bon. Il tient d’abord par la qualité des hôpitaux et des personnes. Et il tient aussi par la nature très centralisée de l’Etat en France, ce qui est une force face au virus. Lorsqu’il faut réagir vite, allouer des moyens, prendre des décisions coordonnées, mutualiser des effectifs ou des matériels, la centralisation paie. Le système n’est pas à l’os.


Les soignants français «désarmés» dans la guerre au coronavirus

Le personnel médical français est en colère. Les appels, pétitions et autres plaintes se multiplient face au manque de moyens pour endiguer l’épidémie

Tous en colère. Tous mobilisés pour exiger des explications du gouvernement, alors que les Français les applaudissent chaque soir à 20h. Médecins hospitaliers, urgentistes et généralistes, personnel soignant, employés des hôpitaux… la France médicale en première ligne dans la guerre contre le Covid-19 s’estime désarmée et envoyée au «front» sans moyens adéquats. «Vous verrez, si cela continue, les médecins vont se rebeller. On ne déclare pas la guerre sans s’assurer au préalable que son armée peut la gagner», nous expliquait la semaine dernière, accusateur, le docteur Patrick Gasser, président du syndicat des médecins spécialistes.

Bien vu. Depuis, trois de ses confrères sont morts du coronavirus, dont deux dans le Grand Est, la région la plus touchée par l’épidémie. Un collectif d’une centaine d’autres ont porté plainte en justice pour «mensonge d’Etat» contre l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn et le premier ministre Edouard Philippe. «On manque de tout. On n’a pas de masques. On veut quoi! Que les médecins contaminent les patients?» accuse Jérome Marty, président d’un syndicat de généralistes.

«Imprévoyance totale» dénoncée

Deux sujets rendent furieux les professionnels français de la santé. Le premier est le confinement de la population, à leurs yeux toujours trop peu respecté. Pour le durcir, un collectif a même saisi le Conseil d’Etat, la plus haute juridiction administrative… qui a toutefois rendu une décision nuancée dimanche soir. Pas question, pour les magistrats, de confiner davantage la population chez elle, compte tenu des problèmes de ravitaillement et du défi sécuritaire que cela entraînerait. Mais une demande d’éclaircissements sous quarante-huit heures sur les sorties autorisées (pour faire ses courses, ou pratiquer un sport).

Emmanuel Macron devrait apporter ces précisions mardi lors d’une nouvelle intervention attendue après l’avis du conseil scientifique. Finalement votée dans la nuit de samedi à dimanche par l’Assemblée nationale, la loi sur l’Etat d’urgence sanitaire a été promulguée lundi. Elle donne pour deux mois au gouvernement la possibilité de restreindre encore plus les déplacements par décrets et prévoit des amendes maximales allant jusqu’à 3700 euros pour les contrevenants récidivistes. Les maires d’une cinquantaine de villes ont par ailleurs décrété un couvre-feu.

Le second sujet de la colère des soignants est la pénurie de masques chirurgicaux de protection et l’incapacité de pratiquer les tests à grande ampleur, même lorsque les kits de dépistage sont disponibles, en raison du manque d’agents réactifs. Une colère à laquelle s’associent de plus en plus d’autres corporations: agents de propreté, forces de l’ordre, éboueurs, vendeurs dans les magasins alimentaires restés ouverts. Résultat: une commande de 250 millions de masques annoncée par le ministre de la Santé, Olivier Véran. Sans convaincre: «L’imprévoyance totale du gouvernement face à cette épidémie connue depuis la mi-janvier obligera à rendre des comptes», a répété, lors d’un échange avec des journalistes étrangers, le docteur Jean-Paul Hamon, président de la Fédération des médecins de France (FMF), lui-même infecté et confiné.

Une colère que le gouvernement pourrait tenter d’éteindre par une large distribution de primes au personnel hospitalier, en plus des augmentations de salaire prévues dans le cadre des 700 millions d’euros d’aides à l’hôpital allouées en urgence en 2019, face aux grèves à répétition. Déjà, une idée émerge: la distribution de l’intégralité du montant des amendes pour non-respect du confinement aux soignants mobilisés contre le Covid-19. Mais le Ministère des finances renâcle.