France

A Rouen, l’angoisse et la colère

Les réponses données par les autorités françaises depuis l’incendie de l’usine chimique de Rouen sont jugées par beaucoup insuffisantes ou trop partielles pour faire taire les inquiétudes

La peur et les questions: depuis l’incendie de l’usine chimique Lubrizol à l’aube du jeudi 26 septembre, les interrogations sans réponse minent le quotidien des habitants de Rouen et sa région. «Il y a deux réalités parallèles, explique un cadre de Paris Normandie, le quotidien qui fut le seul de la presse française, le 27 septembre, à faire sa une sur la catastrophe et non sur la disparition le même jour de Jacques Chirac. La première est celle dictée par les faits: les autorités ont été prises au dépourvu par ce sinistre survenu dans un complexe classé «Seveso» (en référence à la catastrophe qui se déroula en Italie en 1976). Tout s’est passé si vite. L’incendie. L’énorme nuage dispersé dans le ciel de la ville. Le manque d’informations sur les produits concernés jusqu’aux premières investigations… La seconde réalité est celle de l’époque: Rouen, ne l’oublions pas, fut ces derniers mois l’un des fiefs des «gilets jaunes». Il y a encore ici une forte colère populaire. L’impression, pour tous ces gens qui ont manifesté, d’avoir été floués, voire abandonnés par l’Etat, demeure forte. L’incendie de Lubrizol a rallumé ce ressentiment. Et la perspective des élections municipales de mars 2020 ajoute aux polémiques.»

Un chiffre qui fait peur

Le dernier élément à avoir attisé cette colère est la divulgation, mardi, d’un chiffre qui fait peur: 5253 tonnes de produits chimiques, dont 62% composés d’additifs «multi-usages», ont bien été consumés et dispersés par l’incendie de cette usine de lubrifiants située dans la banlieue de Rouen, à quelques centaines de mètres du siège de Paris Normandie. Une quantité en soi alarmante, même si le communiqué publié par la préfecture de Seine-Maritime affirme que «tous les produits ne sont pas dangereux» et que «la dangerosité dépend de la quantité présente, du devenir des molécules après avoir brûlé et de la manière dont on est exposé (contact cutané, inhalation, ingestion)».

«Les niveaux de dioxines mesurés sous le panache de fumée de l’incendie de l’usine chimique Lubrizol sont relativement faibles et proches du bruit de fond», a complété mercredi l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris). Une information nuancée par les images, parfois crédibles et parfois mensongères, des flaques d’huile noire sur les berges de la Seine, des traces de suie, ou des poissons morts…

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«N’a-t-on rien appris du «nuage de Tchernobyl»?»

«Que la peur favorise les rumeurs est certain, reconnaissait mercredi sur France Info l’ancienne ministre de l’Environnement Corinne Lepage, jadis défenseure des victimes du naufrage de l’Amoco Cadiz, en 1978. Mais cela ne dissipe pas le nuage toxique qui a bel et bien plané pendant plus de 24 heures au-dessus d’une métropole et de sa banlieue, impactant près de 300 000 habitants. N’a-t-on rien appris du «nuage de Tchernobyl» lorsque, en avril 1986, les autorités françaises ont affirmé à tort que le ciel de l’Hexagone était protégé par l’anticyclone des Açores?»

Selon la juriste, trois mesures manquent encore à l’appel pour faire retomber les inquiétudes sur la destruction de plusieurs entrepôts de cette usine, filiale d’un groupe américain possédé par le milliardaire Warren Buffett: un avis indépendant de scientifiques sur la liste des produits publiée le 1er octobre par la préfecture, l’évaluation du risque à l’amiante et au plomb (contenues dans les structures incendiées). «En réalité, personne ne sait exactement ce que donnent ces produits mélangés lorsqu’ils brûlent», a reconnu la ministre de la Santé, Agnès Buzyn. Ce qui relance aussi les questions sur l’agriculture locale et la contamination des terres, après le retour de la pluie.

Manquements répétés à la sécurité

Installée dans cette région industrielle et portuaire depuis 1954, l’usine Lubrizol avait été condamnée en 2014 à une amende, à la suite d'une plainte déposée par l’association France Nature Environnement. En 2015, une réfection de la distribution d’eau avait été nécessaire dans les parages de l’établissement, pour remédier à des fuites. Puis en 2017, la direction avait reçu une «mise en demeure» pour de multiples manquements à la sécurité… Une accumulation de doutes dont le parquet rouennais a tiré les conséquences le 1er octobre, en se dessaisissant au profit du Pôle de santé publique du parquet de Paris.

Autre source de questions: la présence d’un millier de fûts sur le site – où les lances à incendie continuaient de fonctionner mercredi. Selon la mairie de Rouen, autour de laquelle flotte toujours une odeur âcre liée au pompage des boues chimiques post-incendie, une trentaine de plaintes contre X pour «mise en danger de la vie d’autrui» et «préjudice financier» ont déjà été déposées. Pour qu’éclate toute la vérité sur Lubrizol.

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