La Roumanie est en fête. La victoire surprenante de l'opposition au deuxième tour de l'élection présidentielle, qui s'est tenu dimanche, a évité au pays un scénario à l'ukrainienne. Traian Basescu, maire de Bucarest et leader de l'opposition, l'a emporté avec 51,23% des suffrages face au premier ministre social-démocrate Adrian Nastase qui n'en a recueilli que 48,77%.

Cette échéance électorale, qui s'est déroulée dans le respect de la loi, sauve la face de la Roumanie. Le 28 novembre, lors du premier tour de l'élection présidentielle et des élections législatives, l'opposition avait demandé l'annulation du scrutin. Traian Basescu accusait le premier ministre Adrian Nastase d'avoir subtilisé 5% des suffrages en raison d'une fraude importante. La victoire de l'opposition confirme que la démocratie fonctionne dans ce pays qui s'apprête à signer le traité d'adhésion à l'Union européenne, prévue au 1er janvier 2007.

Dans sa première déclaration faite après l'annonce des résultats, le premier ministre Adrian Nastase a joué la carte de l'apaisement. «Je reconnais la victoire de Traian Basescu, ce qui prouve la solidité de la démocratie roumaine, a-t-il affirmé. Je soutiendrai tous ceux de ses projets qui nous conduiront dans l'UE. Ces élections nous ont montré que nous vivons dans deux pays: une Roumanie urbaine à tendance libérale, qui a voté pour Traian Basescu, et une Roumanie rurale qui a besoin d'aide et qui m'a donné son vote. Ces deux pays méritent de vivre mieux.» Le vivier électoral de l'opposition se trouve en effet dans le milieu urbain, jeune et plus éduqué.

Le principal défi du nouveau président roumain sera de réunir ces deux Roumanie. C'est en tout cas l'objectif annoncé par Traian Basescu dans son premier discours politique après l'annonce de la victoire. Pour la première fois depuis la chute du régime communiste en décembre 1989, le président roumain ne s'est pas contenté de lire une déclaration, mais s'est exprimé librement, sans cacher ses émotions. «Mon objectif est de rétablir la cohésion des Roumains, qu'ils vivent en Roumanie ou à l'étranger, a-t-il promis. Je voudrais restituer aux Roumains la dignité qui leur a été volée par la pauvreté. On ne peut parler d'homme digne aussi longtemps qu'un Etat humilie ses citoyens. C'est cette humiliation due à la pauvreté qui nous empêche d'être solidaires. Or nous avons besoin de solidarité, car nous ne pourrons intégrer l'UE que si chacun d'entre nous comprend que ce processus a un coût. Je garantis aussi que ma première priorité sera la lutte contre la corruption de haut niveau. Je considère ce fléau comme une atteinte à la sécurité nationale et j'utiliserai tous les moyens pour que les institutions de l'Etat se mobilisent dans ce but. Fini le temps où la politique tenait sous sa tutelle la justice et la police. A partir d'aujourd'hui, la loi sera respectée en Roumanie.»

Les Roumains avaient surnommé celui qui est devenu leur président «Popeye le marin» en raison de sa ressemblance avec le personnage du dessin animé et de son caractère obstiné. Cet ancien capitaine de vaisseau, que ses adversaires accusaient d'être trop fruste pour la fonction présidentielle, a donné lundi dernier une véritable leçon de diplomatie. Avec Traian Basescu, la Roumanie semble commencer à respirer un air plus frais et plus européen. Grâce à sa victoire, le pays vit sa seconde alternance depuis la chute de la dictature communiste. Le règne du président Ion Iliescu, l'homme qui a fait tomber et fusiller le couple Ceausescu en décembre 1989, est terminé. Les Roumains ont connu une première alternance de centre droit, entre 1996 et 2000, mais la présidence du chrétien-démocrate Emil Constantinescu n'a pas réussi à satisfaire leurs attentes. En 2000, l'apparatchik Ion Iliescu revenait dans le fauteuil présidentiel. La défaite de son dauphin Adrian Nastase, qui devait lui assurer la présidence du Parti social-démocrate et celle du Sénat, met fin à son rêve de pouvoir.

En matière de politique extérieure, le nouveau président roumain entend assurer une «adhésion digne de la Roumanie à l'UE» tout en précisant qu'il maintiendra des relations privilégiées avec Washington. «La Roumanie se trouve à la frontière entre l'OTAN et l'UE d'une part, et les anciens Etats soviétiques d'autre part, a-t-il déclaré. Notre mission est d'assurer la stabilité de l'Alliance atlantique dans cette zone. Quant à l'Europe, nous devons tous comprendre que nous ne pourrons pas intégrer l'UE tant que notre système de valeurs ne sera pas compatible avec les standards des Etats européens. Nous n'allons pas adhérer à l'UE en favorisant tel ou tel contrat avec telle ou telle entreprise. Le succès de notre intégration sera fondé sur le travail que nous allons faire chez nous.»

L'ancien capitaine de vaisseau parle vrai et son message risque d'électriser les Roumains qui attendent depuis quinze ans un changement politique majeur. Plus que la présidence roumaine, «Popeye» semble avoir conquis le cœur des 22 millions de Roumains.