Qu’ils se rendent aux urnes ou qu’ils les boudent, c’est maintenant aux Roumains et non plus à leurs seuls gouvernants d’écrire la suite du feuilleton qui a porté la marmite politique à pleine ébullition en une poignée de semaines. Dimanche, les électeurs sont convoqués par référendum pour avaliser, ou non, la destitution du président Traian Basescu, 61 ans, un ancien capitaine de marine au populisme assumé, votée le 6 juillet par une écrasante majorité de parlementaires.

Aussi foisonnante en chausse-trappes que les telenovelas dont les Roumains raffolent en temps ordinaire, la crise qui a déclenché ce scrutin dominical a remué toutes sortes d’incriminations croisées, mépris des parlementaires contre coup d’Etat institutionnel, accusations de plagiat contre détournement de biens étatiques. La tonalité fielleuse des affiches de campagne piquetant Bucarest témoigne de la brutalité de l’affrontement qui oppose avant tout deux hommes: le président, meneur du PDL (Parti démocrate libéral, droite), élu une première fois en 2004 et reconduit en 2009, sur la touche depuis le 6 juillet, et le premier ministre, Victor Ponta, 39 ans. Jeune loup pressé de la politique roumaine et figure d’une étrange alliance socialiste libérale, l’USL (Union sociale libérale), ce polyglotte accompli est arrivé au sommet d’un gouvernement en mai dernier après avoir fait chuter son prédécesseur sur une motion de censure.

«Ce cirque faramineux serait risible si les conséquences ne risquaient pas d’être aussi néfastes pour la Roumanie», dit Serge Gonvers, le président de l’Association suisse de Roumanie, installé à Bucarest depuis 1994. Au premier titre desquelles l’incertitude politique dont il s’accompagne. Elle a déjà fait hoqueter le leu, la devise nationale, sur le marché des changes, et pourrait, si elle persistait, finir par préoccuper les investisseurs étrangers qui font tourner une partie appréciable de la machine économique roumaine.

Les chancelleries américaine et européennes, elles, ont réprouvé sans délai l’offensive éclair du gouvernement de Victor Ponta, qui, en quelques jours début juillet, a multiplié ordonnances d’urgence et décisions impérieuses, rognant les pouvoirs de la Cour constitutionnelle, limogeant de hauts fonctionnaires, révoquant les présidents des deux Chambres issus de l’opposition avant de faire voter la destitution du président. La confiance de l’Union européenne (UE), dont la Roumanie est une toute jeune recrue (2007), est «ébranlée», a tonné José Manuel Barroso, le président de la Commission, instituant mi-juillet une «surveillance renforcée» sur Bucarest: «Les rivalités politiques ne peuvent en aucun cas justifier la remise en cause du pouvoir des juges et les attaques portées contre eux».

«Une réaction surévaluée», minore Cristian Pirvulescu, doyen de la Faculté de sciences politiques à Bucarest. «Le problème ne tient pas à la constitutionnalité [des décisions de Victor Ponta]. C’est la rapidité du timing qui a été surprenante», affirme le politologue, avant d’égrener les petits arrangements passés de Basescu avec les institutions, sans que Bruxelles ne s’en émeuve alors outre mesure.

Jeudi, à Bucarest, sous cette chaleur de plomb qui fait soupirer les jeunes filles et se hâter les hommes, tête rentrée entre les épaules, vers la moindre parcelle d’ombre, les deux camps ont jeté leurs dernières forces dans la bataille, mobilisant chacun des milliers de manifestants. Pour autant que l’on puisse se fier aux sondages, émis par des instituts souvent jugés biaisés, le «da», le oui pour la destitution, l’emportera haut la main.

L’impopularité de celui qui fut maire de Bucarest avant de devenir président atteint des sommets. Autrefois apprécié, il a fini par lasser les Roumains par ses manières de cow-boy autoritaire, et les a franchement pris à revers en instaurant, en mai 2010, une politique d’austérité à tous crins (baisse des salaires des fonctionnaires de 25%, hausse de 5 points de la TVA du jour au lendemain), destinée à remédier aux effets de l’explosion de la bulle sur laquelle s’est échoué le miracle économique roumain en 2008.

Mais la cause est loin d’être entendue. Pour que le «da» ait force de destitution, la moitié des électeurs roumains, à peu près 9 millions, doivent se mobiliser. Or, même si les horaires de vote ont été allongés de 7 à 23 heures et que des urnes seront éparpillées dans les villégiatures des bords de la mer Noire, ce seuil sera difficile à atteindre, en plein creux estival. A titre de comparaison, la dernière consultation – les municipales de juin qui ont éreinté le camp Basescu – avait attiré 55% de votants, une participation très élevée. En outre, le PDL a formellement mené campagne pour l’abstention. Pour le président, taxé de lâcheté par ses détracteurs, il s’agit «de ne pas aller voter pour ne pas légitimer un coup d’Etat». Cette posture tactique accule certains de ses sympathisants à un dilemme pénible: «Quelle est la meilleure façon d’aider Basescu? M’abstenir ou voter contre sa destitution, pour montrer mon soutien, au risque de faire monter le taux de participation?» soupèse, sourcils froncés, Aurelian, un petit entrepreneur.

«Quel que soit le résultat, il sera mauvais», redoute Sorin Ionita, analyste à l’Expert Forum, un think tank bucarestois: «Si le seuil des 50% n’est pas atteint, les deux parties crieront à la victoire, Basescu sera réinstallé et la cohabitation sera intenable», au moins jusqu’aux législatives prévues en novembre. A l’opposé, si 50% de votants valident sa destitution, une présidentielle devra être organisée en 90 jours, avant le renouvellement, au plus tard en un mois et demi, du parlement. «Autant dire que le reste de l’année passera dans des campagnes électorales au vitriol; du temps perdu», poursuit l’analyste. Perdu, ou à mettre au compte de l’apprentissage démocratique d’un pays asservi par le communisme jusqu’en 1989? «Les progrès sont indéniables, mais l’acquisition d’un «état d’esprit démocratique» est un processus de longue durée, assure Cristian Pirvulescu. Il nécessitera au minimum trois générations

«Ce cirque serait risible si les conséquences ne risquaient pas d’être aussi néfastes pour la Roumanie»

Autrefois apprécié, le président a fini par lasser les Roumains par ses manières de cow-boy autoritaire