«Je ne suis pas la Suisse, je suis le président de la Roumanie!», s'est exclamé Ion Iliescu devant un journaliste qui l'avait abordé au sujet de sa neutralité dans la campagne électorale. Depuis la fin octobre, la Roumanie vit au rythme d'une campagne électorale très dure avant d'affronter les élections législatives et présidentielle prévues dimanche prochain. Selon la Constitution roumaine, le président est tenu de respecter la neutralité sur l'échiquier politique. Mission impossible pour Ion Iliescu dont le destin s'identifie avec celui de la Roumanie postcommuniste.

Depuis la chute du dictateur Nicolae Ceausescu, orchestrée par Ion Iliescu lui-même, la Roumanie a vécu sous le règne de cet ancien apparatchik dont la vie quotidienne se confond avec le pouvoir. Après une révolution roumaine contestée en décembre 1989, le Conducator a échoué dans une parodie de procès qui s'est achevée avec son exécution sommaire. De 1990 à 1996, la Roumanie a été entre les mains d'Ion Iliescu. Il revient dans le fauteuil présidentiel en 2000 après un intermède plutôt médiocre du chrétien-démocrate Emil Constantinescu. Il y a quatre ans, Ion Iliescu a été complètement blanchi pour avoir sauvé la démocratie roumaine en faisant face au nationaliste Vadim Tudor arrivé à la surprise générale au second tour de la présidentielle.

Cette année, selon la Constitution, Ion Iliescu n'a plus le droit de se représenter dans la course pour la présidence mais le destin de cette «bête politique» est loin d'être fini. Aujourd'hui, il vise la présidence du Sénat sur les listes électorales du Parti social-démocrate, qui gouverne la Roumanie depuis quatre ans. Son dauphin, le premier ministre Adrian Nastase, devrait prendre la relève. Mais la tâche du chef de l'exécutif s'annonce difficile. Dimanche prochain, il se confrontera avec deux adversaires redoutables. D'une part, le maire de Bucarest, Traian Basescu, dispose de suffisamment d'atouts pour lui barrer la route du fauteuil présidentiel. A la tête d'une coalition entre un parti libéral et un petit parti social-démocrate baptisée «Justice et vérité», il promet de nettoyer la Roumanie de la corruption.

D'autre part, le nationaliste Vadim Tudor, dont le discours anticorruption a assuré son succès en 2000, reste un opposant de grand calibre. Son parti de la Grande Roumanie est actuellement la principale force d'opposition et contrôle un quart du parlement. Néanmoins, la grande bataille qui tiendra la Roumanie en haleine le 28 novembre opposera probablement le premier ministre et le maire de Bucarest. Si Adrian Nastase appelle ses compatriotes à voter «la continuité pour sécuriser l'adhésion de la Roumanie à l'UE», le maire de Bucarest prône «le changement afin de faire respecter la loi». Ce dernier aspect est aussi important pour les Roumains que pour l'UE car, selon le dernier rapport d'évaluation de la Roumanie, Bucarest est sommé de régler «les problèmes de la corruption, de la liberté d'expression et de l'indépendance de la justice». En effet, ces derniers temps, les agressions contre les journalistes se sont multipliées, tandis que le gouvernement continue de faire des cadeaux aux sociétés gérées par ses fidèles à raison de centaines de millions d'euros.

Au-delà de l'enjeu politique, l'UE sera aussi le moteur d'une modernisation rapide de l'économie roumaine. L'enjeu est capital puisque environ 10 milliards d'euros ont été promis par Bruxelles à la Roumanie à titre de fonds structurels et de cohésion. Dans un pays où le salaire moyen est de 150 euros, cette injection de devises fortes rend la course électorale encore plus intense. Certes, la croissance économique que la Roumanie affiche depuis quelques années est surprenante: environ 5% par an depuis 2000 et 8% cette année, selon les prévisions de l'Institut national de statistique. Pourtant, la distribution de cette nouvelle richesse fait problème. En Roumanie, 300 personnes détiennent 13 milliards d'euros, c'est-à-dire le quart du PIB, donc des intérêts financiers à défendre à tout prix.

«C'est la campagne la plus agressive que j'ai jamais vue en Roumanie, déclare Cristian Pirvulescu, président de l'association Pro Democratia. Le gouvernement a instauré un état de terreur et nous nous attendons à une fraude significative lors des élections.» Entre-temps, sûr de sa victoire, le parti du gouvernement a déjà pris des mesures pour aménager le futur bureau du président du Sénat que Ion Iliescu s'est réservé pour lui-même. Ironie du sort, ce bureau est installé dans la pièce préférée du Conducator Nicolae Ceausescu, dans la Maison du peuple, mastodonte architectural élevé par ce dernier et siège du parlement depuis sa chute. Dimanche 28 novembre, les Roumains décideront s'ils sont prêts à faire ce cadeau à l'homme emblématique de leur passé communiste.