Brésil

Rousseff dénonce «un coup d’Etat»

La présidente visée par une destitution a tenté une ultime défense devant les sénateurs. Parviendra-t-elle à renverser la vapeur alors que l'«impeachment» est tenu pour acquis? Verdict attendu ce mardi ou mercredi

«Nous sommes à un pas d’un coup d’Etat.» L’heure était grave, lundi, à Brasilia. La présidente, Dilma Rousseff (Parti des travailleurs, PT), menacée de destitution, était venue se défendre devant le Sénat brésilien, qui l’accuse d’avoir engagé des dépenses sans autorisation parlementaire et maquillé les comptes publics pour masquer l’ampleur des déficits.

Acclamée par ses partisans aux cris de «guerrière du peuple», l’ancienne résistante contre la dictature militaire (1964-1985) s’est montrée à la hauteur de ce moment historique. Accompagnée entre autres par son mentor et prédécesseur Luiz Inacio Lula da Silva ainsi que par le chanteur et compositeur Chico Buarque, la cheffe de l’Etat n’a pas craint de prononcer le mot golpe («putsch»), un mot qui hérisse la droite. «Ils tentent une nouvelle fois de porter atteinte à la démocratie», a accusé la présidente légitimement élue, qui se défend d’avoir commis un «crime de responsabilité», légalement passible de destitution.

La droite accusée de l’avoir sciemment sabotée

«Je n’ai jamais détourné des fonds publics ni ne possède des comptes à l’étranger», a ajouté la «prévenue». Tout le monde ne peut en dire autant parmi les sénateurs qui prétendent la juger et dont un bon tiers est accusé ou soupçonné de pratiques délictueuses selon le site Congresso em Foco. «Seul le peuple peut écarter le président et cela, par des élections», a-t-elle ajouté à l’endroit de ses adversaires, qui affirment vouloir la destituer pour sanctionner ses erreurs politiques et économiques.

Rappelant la tradition politique d’Amérique latine, où «il y a eu coup d’Etat chaque fois que les intérêts de l’élite étaient contrariés par les urnes», la présidente a accusé la droite de l’avoir sciemment sabotée, n’ayant pas avalé sa quatrième défaite électorale consécutive face au PT: «Deux mois seulement après ma réélection, en octobre 2014, la possibilité d’un impeachment était déjà un sujet central.» Pour elle, ce qui est en jeu dans cette procédure de destitution, ce sont les conquêtes sociales enregistrées pendant les treize années de pouvoir du PT et qui seraient menacées par le gouvernement «usurpateur» du président par intérim Michel Temer.

Devant ses juges, qui devaient l’interroger toute la journée, Dilma Rousseff était dans son rôle préféré: la confrontation. Mais elle en a appelé aussi à l’affect, rappelant avoir été soumise à la torture pendant les années de plomb, ou encore sa lutte contre le cancer en 2010. A ce moment précis, la voix de la dame de fer brésilienne, émue, s’est cassée. Dilma Rousseff préparait depuis des jours sa comparution. Parviendra-t-elle à renverser la vapeur alors que sa destitution est tenue pour acquise? Elle-même n’en espère pas tant, son geste visant surtout à défendre son honneur face à la population. Selon une enquête du journal Estado de São Paulo, 53 des 54 voix nécessaires pour la destituer sont réunies.

Soutien d’une bonne partie de l’intelligentsia

Le 18 août, en plein Jeux olympiques, la cheffe de l’Etat, suspendue de ses fonctions depuis bientôt trois mois, avait publié une lettre ouverte dans laquelle elle s’engageait à consulter la population sur la tenue d’une présidentielle anticipée – une alternative soutenue par une grande majorité des Brésiliens – au cas où elle revenait au pouvoir. Mais cette concession, qui était exigée par certains sénateurs pour voter contre sa destitution, serait tombée trop tard. Pire, le PT lui-même a désavoué l’anticipation, difficile à exécuter, de l’agenda électoral, donnant l’impression d’avoir abandonné sa présidente.

Rancœurs personnelles, soif de pouvoir… Toutes sortes de motivations sont à l’œuvre dans cet impeachment contesté. La présidente bénéficie du soutien d’une bonne partie de l’intelligentsia brésilienne et même de l’élite culturelle internationale. Dans une lettre ouverte publiée le 24 août, plus d’une vingtaine de grands noms comme le cinéaste américain Oliver Stone ou la styliste britannique Vivienne Westwood lui ont exprimé leur solidarité. «Si cette attaque contre les institutions démocratiques, trente ans seulement après la fin de la dictature, était couronnée de succès, l’onde de choc négative se reflétera dans toute la région», ont-ils mis en garde.

«Je suis convaincu que ce qui a uni une grande partie du parlement et du patronat contre Dilma, c’est la peur de la lutte contre la corruption», a flingué le sénateur du PT Lindbergh Farias. Une allusion à l’opération Lava Jato, ou «lavage express», l’enquête sur les détournements chez Petrobras, via les prestataires du groupe pétrolier, pour remplir les caisses du PT et d’autres partis. Il ne faut pas sous-estimer non plus la pression des marchés, dont Dilma Rousseff est la bête noire. Certains sénateurs hésiteraient ainsi à la blanchir, craignant que son éventuel retour au pouvoir ne fasse obstacle à la relance d’une économie en récession.


Dates

2005 Le scandale des pots-de-vin du «Mensalão» fragilise l’exécutif du président Lula.

2011 Dilma Rousseff succède à Lula.

2014 L’enquête sur les malversations de Petrobras et des géants du BTP cause un séisme politique. Rousseff est réélue et débute son second mandat en 2015.

2016 La procédure de destitution est lancée contre la présidente.

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