Al-Sallum, frontière libyenne. Située à onze heures de route au nord-ouest du Caire – via Alexandrie puis El-Alamein – la petite ville portuaire est le passage obligé pour la Jahmalayra libyenne. Le vent violent venant du désert chasse les détritus le long de ses rues de poussière. Seule l’autoroute s’estompant dans la plaine aride – et un chaleureux café internet – semble raccrocher Al-Sallum au monde lointain.

C’est dans ce port coincé entre les contreforts du Sahara et la Grande Bleue qu’ont débarqué, à partir de la mi-février, les réfugiés fuyant les combats entre les troupes du colonel Kadhafi et les insurgés contrôlant les villes côtières, de Tobrouk à Benghazi. La plupart d’entre eux ont depuis quitté la zone du poste frontière, à côté de laquelle une tente chapiteau reste dressée. «Ils se sont dispersés dans la région», explique un jeune client du café internet.

Les réfugiés ont été suivis d’une noria de camions bien à la peine dans les lacets surplombant la baie scintillante et menant aux véhicules blindés de la douane, porte d’entrée du plateau désertique libyen. Dans les containers, denrées de première nécessité, matériel médical.

«C’est une façon de montrer notre solidarité à ceux qui ont perpétué le mouvement de la place Tahrir», expliquait quinze heures plus tôt Mohamed Adel, en surveillant le chargement d’un semi-remorque, en bordure de la circulation dantesque d’une avenue cairote. Architecte, ce dernier tire sa fierté d’avoir été parmi les premiers. «Tout n’a pas commencé à Tahrir! Cela faisait des années que nous manifestions ponctuellement, organisions des campagnes pour les élections… mais là, lorsque j’ai vu l’esprit animant les gens, je me suis dit qu’on avait franchi la masse critique», se souvient celui qui cite l’évolution politique de la Turquie en exemple. Par quelle organisation est affrété ce convoi? Sourire. «Il n’y a pas d’organisation, rien… tout a commencé avec un Tweet par-ci, un appel sur Facebook par-là». Résultat: une vingtaine de gros bras – et parfois de grosses barbes – chargeant, au milieu de la nuit, un convoi pour la Libye. Comme un écho du mouvement du 25 janvier à celui du 17 février.

Alors que l’appel à la prière plane au-dessus de sa plage vide recouverte de détritus, Al-Sallum semble plus proche des bouleversements à l’œuvre en Libye que de ceux bloquant le centre du Caire. Certains commerçants, eux, ont déjà réalisé les profits rendus possibles par cette activité humanitaire. Les tarifs de deux pensions décrépites se cachant dans une ruelle poussiéreuse frisent désormais ceux d’un trois-étoiles dans une capitale européenne. Ce ne sont pas les seuls. Et les passeurs font toujours le même métier, mais dans le sens inverse.

De l’autre côté de la frontière, des barrages filtrants attendent déjà. Prêts à prélever leur quote-part auprès des poids lourds ayant quitté, une quinzaine d’heures plus tôt, les faubourgs assoupis du Caire.