Servitudes

Sur la route franco-suisse «des abolitions de l’esclavage»

On ne le savait pas, ou peu: Français et Suisses ont ouvert, de part et d’autre de la frontière, une route dite «des abolitions de l’esclavage». Visite dans ces sites emblématiques

Champagney, dans la Haute-Saône, non loin de Belfort. Cette bourgade de 3800 âmes est connue pour son carillon aux 35 cloches et son bassin d’eau retenu par une digue de 785 mètres. Mais ce ne fut pas là l’objet de la visite en 2016 de François Hollande, ni de celle de nombreux chefs d’Etat étrangers, surtout africains. Et ce ne sera pas celle non plus de Barack Obama. L’ancien président américain a promis à Marie-Claire Faivre qu’il fera un jour le déplacement, et Madame la maire y croit «dur comme fer.» Une expression un peu osée pour qui connaît l’histoire très ancienne de la commune, mais qui lui sied parfaitement. Champagney est la première ville du monde à avoir publiquement condamné l’esclavage en 1789. Elle accueille depuis 1971 la Maison de la négritude et est l’un des vingt pôles mémoriels de l’est de la France (Bourgogne-Franche-Comté, Alsace-Lorraine, Champagne-Ardenne) réunis par cette région depuis 2004 sous le nom de «Route des abolitions de l’esclavage».

«Jamais vu un Noir»

La Suisse a intégré ce «circuit» avec le château de Coppet et la maison de Rousseau à Genève. L’action s’inscrit dans le cadre du projet international «de la route de l’esclave» et des émancipations, mené par l’Unesco.

Retour à Champagney, en 1789. Il se dit qu’à la cour, Louis XVI fait face à de graves difficultés économiques (une dette aggravée par le coût de la guerre d’Amérique) et une crise sociale (98% des Français appartenant au tiers état n’acceptent plus les inégalités devant l’impôt). Des années plus tôt, Voltaire et Rousseau avaient déjà appelé à la suppression des privilèges aux mains de la noblesse et du clergé. Le roi convoque des Etats généraux pour le 5 mai 1789 à Versailles.

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Pour les préparer, villes et villages doivent rédiger des cahiers de doléances. Serge Robert, guide à la Maison de la négritude, explique: «Les gens d’ici, des paysans, des mineurs, des bûcherons, se sont réunis dans l’église, ont fait état de leur pauvreté et ont demandé une baisse des impôts. Ils ont inclus aussi un passage très surprenant, l’article 29, demandant l’abolition de l’esclavage des Noirs.» Extrait: «Les habitants de Champagney ne peuvent penser aux maux que souffrent les Nègres dans les colonies sans avoir le cœur pénétré de la plus vive douleur, en se représentant leurs Semblables, unis encore à eux par le double lien de la Religion, être traités plus durement que ne le sont les bêtes de somme.»

Pourquoi un hameau si humble, si reculé, s’est-il engagé pour l’émancipation des esclaves? «C’est d’autant plus étonnant que les habitants n’avaient même jamais vu un Noir, sauf le roi mage Balthazar qui apparaît sur un vitrail de l’église», indique Serge Robert. Explication: un enfant de Champagney, Jacques-Antoine Priqueler, devenu officier des gardes du corps du roi, proche du milieu abolitionniste, a fait part aux villageois du sort infligé à d’autres hommes dont le seul tort est d’avoir la peau noire: capture en Afrique, traversée des océans dans des navires négriers, vente comme des bestiaux, travail d’esclave.

Reconstitution d’une cale de navire

Cet article 29, que le roi n’a jamais lu, tombe dans l’oubli jusqu’en 1971, lorsque René Simonin, un juriste local, l’exhume des archives départementales et inaugure dans la foulée la Maison de la négritude. Léopold Sédar Senghor, le premier président du Sénégal (décédé en 2001), accorde aussitôt son patronage et dépêche son ambassadeur en France.

La Maison de la négritude, qui s’est étoffée au fil des années, présente de manière détaillée l’esclavage des Noirs (avec la reproduction saisissante d’une cale de navire négrier) et le long chemin conduisant à son abolition dans les colonies françaises en 1848 (en 1833 dans les colonies britanniques, en 1865 aux Etats-Unis).

Notre maison est un lieu de réflexion sur la situation des 250 millions de personnes qui vivent aujourd’hui sous des formes d’asservissement, surtout des femmes et des enfants.

Marie-Claire Faivre, maire de Champagney

Une place est naturellement accordée à la loi Taubira votée en 2001, reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité. «Mais notre maison est aussi un lieu de réflexion sur la situation des 250 millions de personnes qui vivent aujourd’hui sous des formes d’asservissement, surtout des femmes et des enfants soumis au travail forcé, à la mendicité forcée, à l’exploitation sexuelle, à l’esclavage domestique», précise Marie-Claire Faivre.

En cette année 2018, qui correspond au 170e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, ce lieu de mémoire accueille beaucoup de groupes scolaires de la région et d’ailleurs, notamment de Suisse. Ils sont encore plus nombreux à se rendre au château de Joux, distant de 130 km de Champagney. Il faut aller plus au sud, vers la frontière suisse, jusqu’à Pontarlier, dans le massif du Jura. Colossale forteresse posée sur un promontoire, qui commença à être édifiée au XIe siècle.

La vie épique de Toussaint Louverture

Les écoliers francs-comtois et vaudois ont tous visité le minuscule cachot de Berthe de Joux, recluse après avoir trompé son mari Amauri, seigneur de Joux, tandis qu’il combattait en Terre sainte en 1179. La meurtrière de sa cellule offrait pour seul spectacle un arbre et le corps de son bel amant pendu et mangé par les corbeaux.

Mais ce n’est pas pour la pauvre Berthe que Philippe Pichot, le coordonnateur de la Route des abolitions de l’esclavage, a donné rendez-vous. C’est pour Toussaint Louverture, le leader de l’insurrection des esclaves de Saint-Domingue, précurseur de l’indépendance d’Haïti (première république noire), qui fut enfermé là sur ordre de Bonaparte et y décéda en 1803.

Le fort de Joux était alors une prison d’Etat, accueillant aussi bien des droits communs que les rebelles, les comploteurs, les ennemis du Royaume, puis de l’Empire. Mirabeau y séjourna. «Cette prison était parmi les plus sûres de France, et c’est pour cela que Toussaint Louverture y fut incarcéré», relève Philippe Pichot.

Un modèle pour Mandela comme pour Obama

La vie de ce Béninois d’origine est épique: il est né esclave dans une plantation coloniale de Saint-Domingue, a été affranchi, est devenu général de brigade puis gouverneur de l’île avant que Napoléon Bonaparte décide d’envoyer des troupes pour reconquérir la «perle des Antilles» et y rétablir l’esclavage. Toussaint Louverture est déporté en France, passe un mois en quarantaine à Brest et est convoyé le 13 août 1802 jusqu’au fort de Joux, via Rennes, Auxerre et Dijon. Philippe Pichot raconte: «Personne ne lui a dit où il allait purger sa détention et il fut maintenu au secret puis à l’isolement le plus complet. Pas de promenade, et seul le commandant du fort était autorisé à le visiter, à lui apporter ses repas et le bois pour se chauffer. Cet officier fut son seul contact humain.»

Etonnamment, ce dernier se procura à La Cluses-et-Mijoux, sur son propre pécule, des produits sucrés parce que son détenu était habitué à manger ainsi chez lui. A partir d’octobre 1802, les conditions d’emprisonnement se dégradent. On ôte à Toussaint Louverture ses habits militaires, on ne le nomme plus général mais «esclave Toussaint» et on lui retire sa plume. Il souffre de crises de paludisme, de rages de dents, de maux de tête. Le 7 avril 1803 à 11h, il est retrouvé assis sur sa chaise, la tête contre le manteau de la cheminée, mort. «Quelque 150 chefs d’Etat, ministres, ambassadeurs, diplomates, personnalités, comme Aimé Césaire, ont visité cette cellule et beaucoup se sont pris en photo dans la dernière posture de Toussaint Louverture, leur front posé là où le sien avait échoué», précise Philippe Pichot. Il poursuit: «Il est le père de l’émancipation des esclaves, un modèle pour les grands de ce monde, que ce soit Martin Luther King, Mandela, Jesse Jackson, Obama.» Outre la cellule, les visiteurs peuvent voir un buste de Toussaint Louverture offert par la République d’Haïti.

Réouverture du château de Ferney

Autre site remarquable, la maison de l’abbé Grégoire, à Emberménil (Meurthe-et-Moselle), qui rend hommage à cet ecclésiastique qui fut l’ami des Noirs et dont les cendres ont été transférées au Panthéon en 1989. A voir aussi, la maison de Victor Hugo, à Besançon, ainsi que la forêt mémoire d’Anne-Marie Javouhey à Chamblanc (Côte-d’Or), où 150 arbres portent le nom d’esclaves guyanais affranchis par cette religieuse en 1838, soit dix ans avant l’abolition de l’esclavage.

Plus près de chez nous, il faut entrer dans le château de Ferney, demeure de Voltaire, qui a rouvert après rénovation il y a un mois. Et se confronter à la polémique: le philosophe s’est fait en 1756 le défenseur de la supériorité des Blancs, justifiant de fait l’esclavage avant de le dénoncer trois ans plus tard dans Candide, où apparaît «le nègre de Suriname».

Direction la Suisse et le château de Coppet. Il se visite entièrement, mais l’on s’arrête au grand salon où le groupe dit «de Coppet» tenait des conversations politico-littéraires. Jacques Necker, né à Genève, qui fut ministre de Louis XVI, sa fille Germaine de Staël, ses petits-enfants Auguste de Staël et Albertine de Broglie, Benjamin Constant et Jean de Sismondi furent de 1789 à 1830 des avocats inlassables de l’abolition de l’esclavage. Necker dénonça dans un discours prononcé lors des Etats généraux à Versailles «les méfaits du commerce négrier qui heurte la conscience contemporaine». Germaine de Staël alla jusqu’à remettre en question, dans ses écrits, les stéréotypes associés à la race.

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En Vieille-Ville de Genève, on pourra (re)lire dans la maison de Jean-Jacques Rousseau (actuellement en travaux) le chapitre 4 du Livre 1 du Contrat social, titré «De l’esclavage»: «Renoncer à sa liberté c’est renoncer à sa qualité d’homme et ôter sa liberté à un homme est un acte immoral et contre nature», argue le philosophe. On peut penser que la Suisse, qui ne possédait pas de colonies, ne s’impliqua pas dans la traite négrière. Pas tout à fait, selon Philippe Pichot. «Au Suriname et à Saint-Domingue, la Suisse a investi dans les plantations de textile où des esclaves travaillaient, des banquiers ont financé des armateurs de navires négriers», affirme-t-il. Et il se souvient avoir décrypté dans une fazenda (domaine agricole brésilien) le mot Neuchâtel sur un blason altéré par le temps.


Pour en savoir plus, le site Abolitions.org détaille les 20 lieux du pôle mémoriel national de l’est de la France et de la Suisse.

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