Midland, Texas, 2 février 2003

Vastes étendues semi-arides parsemées de cactus, arbustes râblés pour mieux résister au vent: le décor est avare d'émotions, mais le Far West mérite son nom. «Pour comprendre ma femme Laura et moi, vous devez comprendre Midland. Tout ce que nous sommes, tout ce en quoi nous croyons, vient de ce seul et unique endroit», disait George W. Bush peu avant d'accéder à la Maison-Blanche.

Midland? Nous y arrivons. A l'entrée du bassin Permien, les dernières végétations ont disparu. L'endroit est si désert qu'un village porte le nom de Notrees (Pas d'arbres). Mais soudain, une forêt s'étend à perte de vue. Une forêt de derricks, de citernes, de tuyaux de raccordement, de petits pipelines. La plaine s'est muée en zoo mécanique grinçant. Des deux côtés de la route, des pompes à bascule aspirent le brut du sous-sol texan. Puis surgit l'impensable: une ville, aberrante de verticalité, véritable viol géométrique du désert. Pour ses 95 000 habitants, Midland est l'incarnation du rêve américain, une terre rude mais gorgée d'huile noire, où l'opiniâtreté a mené à la fortune.

Jusqu'aux années 1920, il n'y avait là que des cow-boys mal dégrossis, gardiens de troupeaux laconiques. La découverte des premiers champs pétroliers va leur amener de la côte Est une armada d'ingénieurs, géologues, comptables et hommes d'affaires. Le mélange incongru des deux populations engendrera quelques tensions, vite aplanies par la perspective de l'enrichissement collectif. Un pari sur l'optimisme, qui fonde l'Amérique et fait sa force.

Parmi les nouveaux arrivants, un gars du Maine se fait vite remarquer. Il s'agit de George Herbert Bush, accompagné de sa femme Barbara et d'un bambin de 2 ans, George W. Nous sommes en 1948. En quelques années, Zapata Oil, l'entreprise paternelle, fait fortune. Le protestantisme discret et moraliste de la famille Bush s'imprègne des valeurs locales pour former une sorte de philosophie politique: le pétrole et l'argent sont à portée de main. Il suffit de forer, de suer, de faire preuve de patience et de courage.

C'est ainsi que George Walker Bush grandit à Midland, «au milieu de quelque part», pour reprendre le slogan inquiet de la municipalité. La ville pousse, à toute vitesse quand le cours du baril est soutenu, plus paresseusement quand il flanche. Depuis une vingtaine d'années, elle dispose d'un petit Manhattan. Les cols blancs ont posé leurs villas un peu plus loin, dans des écrins arborisés en lisière du golf.

Les rues résidentielles de cette Amérique nourrie aux hydrocarbures sont ponctuées tous les cent mètres par une église de l'une des multiples mouvances protestantes. Devant chaque lieu de culte, un grand panneau carré affiche des versets choisis de la Bible. Péché. Rémission. La classe moyenne supérieure, blanche, vit sur ces pelouses. La bannière étoilée est omniprésente. Le dimanche, on lave sa voiture. Ce qui prend un certain temps, vu la taille des véhicules.

L'historiographie officielle dit de George W. Bush qu'il arrêta de boire en redécouvrant Dieu et en tombant amoureux de Laura, la bibliothécaire de Midland. Ils sont nombreux, les journalistes, à avoir fait le pèlerinage du fond du Texas pour récolter les pièces croustillantes du puzzle de la carrière de «W», c'est-à-dire une succession de cuites, de gaffes racistes et de faillites dont le futur président sortira plus riche à chaque fois. Son secret? Les amis de son père, les FOB's («friends of the Bushes»), qui passent à la caisse en espérant miser sur le bon cheval. Ils sont aujourd'hui ambassadeurs ou conseillers de l'ombre, notamment pour les dossiers pétroliers.

Roosevelt, 5 février 2003

Sur la route de Houston, un hameau se nomme Roosevelt et compte une cinquantaine d'âmes. Il y a un siècle, on attachait son cheval devant la porte du saloon, qui sert aussi de bureau de poste, de supermarché et de débit à hamburgers. Rien n'a changé. Sauf que les pick-up énormes, devant la baraque en bois blanc, n'ont plus besoin d'être attachés. Quatre hommes sont attablés, au fond de la salle. Ils tournent le dos à un écran géant. Fox TV en live. A New York, Colin Powell présente des clichés flous au Conseil de sécurité. Il s'agirait d'armes de destruction massive, repérées entre le Tigre et l'Euphrate. L'ambassadeur syrien proteste. «Vous vous demandez ce qu'on pense de tout ça, hein? lance la patronne. Je vais vous le dire. Saddam nous menace tous. Il faut y aller. Il faut lui botter le cul!»

– Vous pensez vraiment que Saddam est un danger pour Roosevelt?

– Vous savez, avec ces saloperies de missiles chimiques, on ne peut pas dormir tranquilles. Faut l'avoir, avant que ce soit trop tard!

Au kilomètre 450, la serveuse du restoroute poisseux aboie la question plus qu'elle ne la pose: «Ketchup ou mayo?» A côté des œufs brouillés, la «une» du Dallas Morning News reflète la psyché d'une nation sur le sentier de la guerre. Une photo montre le président en train de prier, entouré d'hommes et de femmes assommés de chagrin. On lit ceci: «Ils s'en sont allés en paix pour toute l'Humanité, qui leur doit une dette immense.» Il y a quelques jours, la navette Columbia s'est désintégrée avec ses astronautes. Dieu est-il en colère contre l'Amérique depuis le 11 septembre 2001? Le quotidien de Dallas entretient le doute.

Houston, 7 février 2003

Une guerre pour le pétrole? Cette question agace tout ce que l'establishment texan compte d'esprits, brillants ou non. A commencer par les analystes pétroliers, qui vous fixent rendez-vous à 6 h 30 le matin à l'Hôtel Hyatt. «Le baril est à plus de 30 dollars et personne ne danse dans la rue. Les milieux pétroliers ne sont pas du tout excités par la guerre imminente. Bush est un facteur déstabilisant pour les grandes compagnies», assure Barbara Shook, du Petroleum Intelligence Group.

On trouve les intellectuels conservateurs sur le somptueux campus de la Rice University, à l'Institut fondé en 1990 par l'ancien secrétaire d'Etat James Baker III. Immense hall de colonnades, immense table ronde, immense tapis d'Orient. Le directeur, Edward P. Djerejian, nous reçoit l'air préoccupé. Sur la table trône son dernier rapport, «Lignes générales de la politique américaine en Irak après le conflit», qui supplie la Maison-Blanche de ne pas donner l'impression de vouloir s'emparer du pétrole irakien. «La guerre qui va sans doute avoir lieu n'est pas pour le pétrole. Si c'était le seul souci du président, il suffirait de lever toutes les sanctions et le pétrole coulerait à flots…», dit l'ambassadeur, Arménien du Levant, ancien conseiller de Ronald Reagan, de George Bush senior et de Bill Clinton, soit un des meilleurs connaisseurs américains du Moyen-Orient. Sa loyauté à l'égard du clan conservateur l'empêche pourtant de dénoncer une opération dont il connaît les risques.

Et les pétroliers? Rien ne vaut un tour au Petroleum Club, qui occupe les 43e et 44e étages de la tour Exxon. Le cœur du pétrole mondial bat ici, au salon Louisiane, le plus demandé pour les déjeuners d'affaires avec son décor de porcelaines chinoises, de gravures de chevaux anglais et sa vue imprenable sur le «Skyline District» de Houston: les deux tours Enron (dont une encore vide après la débâcle), le Gulf building, la Chevron Tower, le Texaco Heritage Plaza. Et, plus loin, sur le Johnson Space Center, le siège de la NASA. Plus loin encore sur les raffineries du golfe du Mexique. Pétrole et espace. Les profondeurs de la terre et les abysses intersidéraux: pas étonnant que la métropole texane manque à ce point de modestie.

Faute d'être membre – 3000 dollars à l'inscription et 1500 par an – pas question de déjeuner au club. L'hôtesse qui nous guide veille aussi à ce qu'on ne pose pas de questions aux membres présents. Il faut ruser pour l'éloigner un instant et capter la conversation d'un couple qui démembre des langoustes à 28 dollars:

La femme: – Tu te souviens, chéri, la dernière fois qu'on a envahi l'Irak. Le baril est monté à 40 dollars, et puis cela s'est stabilisé plus bas. Il ne faut pas s'en faire.

L'homme: – Les Irakiens, on va leur donner la liberté, mais ils vont en faire quoi, hein? Ce sera le bordel, évidemment.

Carrefour Galleria, 16 heures

Les feux de circulation fluidifient à grand-peine le flot des voitures. Des voitures? Des monstres plutôt, depuis que sévit en Amérique la folie des S.U.V (sport utility vehicle), des 4X4 sous stéroïdes comme la redoutable Dodge Durango 8 cylindres qui brûle 19,7 litres aux 100 ou la Chevrolet K1500 Suburban. Mais un grondement se fait entendre. Et l'on comprend soudain que les S.U.V ne sont que les fourmis du bitume quand déboule leur reine, véritable mammouth des périphériques. C'est une Hummer H2, la jeep des soldats US convertie à l'usage civil. La bête pèse quatre tonnes, vitres minuscules et consommation démesurée. Avec un gallon d'essence (3,785 litres), la H2 ne parcourt que 16 km contre 55 pour les petites européennes.

Les Etats-Unis ont soif de pétrole comme aucune autre nation. Bien plus qu'un besoin, c'est une toxicomanie. Ils engloutissent 20 millions de barils par jour, près de 27% de la consommation mondiale. Par habitant, les Américains consomment le double des Suisses. Où passe ce pétrole? Dans les transports, d'abord. L'Amérique brûle autant d'essence que tout le reste de la planète! Mais aussi dans une industrie polluante et gaspilleuse, qui n'est pas soumise aux mêmes normes qu'en Europe. Et enfin dans un mode de vie énergétivore. Le stade de Houston en est l'exemple parfait: il est le seul au monde à être entièrement climatisé.

Voilà pourquoi les politiciens américains sont obsédés par la «sécurité énergétique». Le pétrole n'est pas une marchandise, c'est un pilier de l'Empire, une arme redoutable qui peut saper en quelques jours une hégémonie mondiale qui a pris un siècle pour s'affirmer. Ces considérations ne sont pas récentes. Mais c'est avec l'accession au pouvoir de George W. Bush, en janvier 2001, que se superposent les menées militaires et les intérêts pétroliers stratégiques. La première tâche du vice-président Dick Cheney, vieux boucanier du pétrole texan, fut d'établir un rapport alarmiste sur l'énergie, montrant le fossé entre les ressources disponibles et les besoins gargantuesques des Etats-Unis. Le dernier chapitre («renforcer les alliances globales») est le plus intéressant. D'ici à 2020, peut-on y lire, l'Amérique importera 66% de son pétrole contre 55% aujourd'hui. Il faut donc faire du pétrole «une priorité de la politique étrangère et commerciale», et porter une attention particulière à la Russie, à l'Asie centrale, aux pays de la Caspienne et du Golfe, à l'Afrique de l'Ouest.